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Pierre Gunther, Le dimanche 30 juillet 2017
Un autre regard

À Ganghwa-do, face-à-face avec la Corée du Nord

Impossible de se rendre en Corée du Nord depuis son voisin du Sud, mais certains points reculés près de la frontière offrent un aperçu du pays le plus fermé du monde. Découverte d'un no man's land pas comme les autres.
  • Les forces armées restent mobilisées en permanence des deux côtés de la frontière © Pierre Gunther
    Les forces armées restent mobilisées en permanence des deux côtés de la frontière © Pierre Gunther
  • Depuis 1953, un no man’s land long de 250 kilomètres sépare les deux Corées © Pierre Gunther
    Depuis 1953, un no man’s land long de 250 kilomètres sépare les deux Corées © Pierre Gunther
  • À certains endroits de la frontière au Sud, la Corée du Nord est devenue une attraction touristique © Pierre Gunther
    À certains endroits de la frontière au Sud, la Corée du Nord est devenue une attraction touristique © Pierre Gunther
Direction Ganghwa-do, une île à l’extrême nord de la Corée du Sud [...]. De l’autre côté de l’eau, la Corée du Nord est à deux kilomètres.

Direction Ganghwa-do (강화도), une île à l’extrême nord de la Corée du Sud, dans l’embouchure du Fleuve Han. De l’autre côté de l’eau, la Corée du Nord est à deux kilomètres. En Corée du Sud depuis une semaine, j’avais envie de me rendre sur l’île pour échapper au tumulte de Séoul.

Départ depuis le terminal des bus d’Incheon. Je monte dans le numéro 800 aux côtés d’une troupe de grands-mères en tenues de randonnée fluorescentes. Elles papotent gaiement dans le car, leurs bâtons de marche télescopiques accrochés à leurs sacs à dos, impatientes de se promener. Nous traversons Incheon, puis Gimpo en deux heures avant d’arriver au terminal d’autobus de Ganghwa. Classique, la ville au centre de l’île compte de nombreuses boutiques dont les devantures et les enseignes s’alignent le long de la rue principale. Seule une muraille, qui monte le long d’une colline couronnée d’un temple, casse la monotonie du lieu.

  • Les lieux semblent figés depuis la partition du pays © Pierre Gunther
  • "L’autre" Corée est à seulement 2 kilomètres © Pierre Gunther

 

C’est seulement après quelques secondes que je me rends compte que ces montagnes, ces plaines, c’est la Corée du Nord. La Corée du Nord !

 

Je suis perdu, je ne comprends pas le plan sur le mur du terminal. Un vieux monsieur qui m’observe finit par me conduire jusqu’à la bonne ligne. Je n’ai que dix minutes à attendre avant de monter dans un vieux bus à l’allure soviétique, traversant l’île en une demi-heure, me laissant enfin découvrir la campagne coréenne. Nous passons devant les dolmens de Bugeun-ri (부근리석묘군) classés au Patrimoine mondial de l'UNESCO. Les champs encore vides, les hangars, les rizières boueuses défilent le long de la route chaotique. Je me sens vraiment perdu en pleine Corée. Inutile de préciser que depuis le début de la journée, je suis le seul Occidental, et les regards se tournent régulièrement vers moi, intrigués par ma présence dans ces lieux périurbains sans grand intérêt.
 

  • Plus d’un million de soldats et neuf millions de réservistes constituent les forces armées au Nord © Pierre Gunther


À travers les vitres qui tressautent, je finis par apercevoir de l’eau boueuse. L’embouchure du fleuve Han s'ouvre ici sur la mer Jaune. De l’autre côté, des montagnes pelées et de grandes plaines. C’est seulement après quelques secondes que je me rends compte que ces montagnes, ces plaines, c’est la Corée du Nord. La Corée du Nord ! J’ai une sensation étrange. Malgré la banalité du paysage devant moi, je me rappelle de journaux télévisés, de reportages, de cours d’Histoire brossant le portrait d’un pays horrible. Et tout ce que j’ai devant les yeux est une rivière boueuse et des montagnes vides ; presque décevant. Mais je suis vite rappelé à l’ordre par les deux rangées de barbelés qui se dressent au bord de l’eau, entrecoupées de miradors. Le bus franchit deux barrages militaires, sans s’arrêter, mais j’ai un coup au cœur en voyant le premier.

La guide enclenche des jumelles d’observation, braquées de l’autre côté du fleuve, me permettant de détailler le panorama.

 

Perdu dans mes pensées, je rate l’Observatoire, le but de ma visite, au point le plus au Nord. Je descends un bon kilomètre plus loin, dans un virage, sur la route sans trottoirs ni maisons. Seuls les arbres sans feuilles et les rizières en contre-bas m’entourent, le double barbelé et le fleuve boueux ajoutant une atmosphère inquiétante. À cause des contrôles routiers, des clôtures, des abris militaires, je ne sais pas si j’ai le droit d’être là, ou de prendre des photos. Je cache mon appareil dès que j’entends une voiture approcher. L'une d'elle ralentit à mon approche. Le conducteur est intrigué de me voir ici.
 

  • Le paysage paisible fait oublier quelques instants le conflit présent © Pierre Gunther

 

J’atteins enfin l’entrée de l’Observatoire, gravis la pente raide menant au sommet de la colline et paie les 2500 wons pour entrer. Seul sur les lieux, je ne sais pas trop où aller lorsqu’une employée accourt vers moi en me parlant en coréen et me guide (sans me laisser d’autre choix) vers une salle ronde vitrée au deuxième étage, avec des rangées de petits sofas en cuirs bruns. Je comprends par sa véhémence qu’elle me dit de m’asseoir.

Elle lance ensuite un film en anglais sur l’histoire de la partition entre les deux pays. Il décrit le paysage visible depuis l’Observatoire : chaque village, école militaire, champs ou canal. Après m’avoir demandé une pièce de 500 wons, la guide enclenche des jumelles d’observation, braquées de l’autre côté du fleuve, me permettant de détailler le panorama. De jolis petits villages parsèment une grande plaine agricole bien quadrillée, où travaillent des ouvriers dans de magnifiques tracteurs. Des drapeaux rouges communistes flottent dans les champs. Je vois des civils, marchant le long des digues et des canaux, des nord-coréens, vivant heureux, paisibles. Mais tout ceci n’est qu’une façade, une carte postale qui sert à cacher ce qu’il se passe au-delà des montagnes. Des dizaines de millions de personnes privées de liberté qui ne mangent pas à leur faim, sous le joug d’un régime essayant de faire croire l'inverse au reste du monde.

  • Les villages et les champs en Corée du Nord © Pierre Gunther
  • Les villages et les champs en Corée du Nord © Pierre Gunther

 

Au dehors, je reste assez longtemps à observer le paysage depuis la plateforme et le jardin adjacent. Malgré la musique kitsch de Placindo Domingo et les quelques Coréens arrivés entre-temps se prenant en photo face à la Corée du Nord. Je suis étrangement ému en pensant aux personnes se trouvant à 2,3 kilomètres de moi, de l'autre côté du fleuve.

Je reviens au terminal de Ganghwa par le bus 27, puis à Incheon par le bus 800, en compagnie des grands-mères aperçues plus tôt dans la journée. Épuisées de leur journée, elles étaient plus silencieuses qu'à l'aller.

  • L’Observatoire de la Paix, un nom quelque peu ironique pour un lieu d’espionnage © Pierre Gunther