Vous êtes ici

David Ukaleq, Le mercredi 01 mars 2017
Un autre regard

Groenland : de Qaanaaq à Siorapaluk en traîneau à chiens

Encore plus au nord que Qaanaaq, au nord-ouest du Groenland, se trouve Siorapaluk, le village autochtone le plus septentrional du monde. L’ethnologue Jean Malaurie l’a rendu célèbre dans Les Derniers Rois de Thulé. Nous vous y emmenons en traineau à chien, en compagnie de Qillaq, habile chasseur inuit.
  • Un chasseur rentre à Siorapaluk sur la banquise du fjord MacCormick.
    Un chasseur rentre à Siorapaluk sur la banquise du fjord MacCormick.
  • Pause en compagnie de deux chasseurs rencontrés sur le chemin du retour.
    Pause en compagnie de deux chasseurs rencontrés sur le chemin du retour.
  • Qillaq scrutant l’horizon à Cap Cleveland.
    Qillaq scrutant l’horizon à Cap Cleveland.
  • Banquise sur le chemin du retour.
    Banquise sur le chemin du retour.
Peary comme l’explorateur, découvreur du pôle ? Oui, et pour cause, ils en sont des descendants !
Où est-ce

 

Un haut-lieu de l’histoire polaire

Il faut d’abord planter le décor, celui d’un Grand Nord mythique dont l’histoire est célèbre pour de multiples raisons. Je renvoie notre lecteur à la notre article sur Qaanaaq pour quelques éléments historiques mais rappelons seulement ici que Qaanaaq est la principale ville du Nord-Groenland. Son existence est essentiellement une conséquence de la guerre froide, produit du déplacement forcé des esquimaux polaires après la construction de la base américaine de Thulé en 1951. Quant à Siorapaluk, c’est le village autochtone le plus au nord de la planète, rendu célèbre par Jean Malaurie dans son best-seller Les derniers rois de Thulé.

Lors de mon premier séjour à Qaanaaq je ne loge pas à l’hôtel Qaanaaq - étonnament celui-ci affichait complet lorsque j’ai fait mes réservations - mais chez l’habitant. Mes hôtes sont Juaanna Platou et Qillaq Danielsen. Juaanna est à l’époque pasteur de Qaanaaq, où elle dit l’office dans cette ravissante église luthérienne peinte en bleu et rouge, qui se trouve juste en face de la maison. Son mari Qillaq est un de ces fiers chasseurs inuit comme j’en ai vus dans les reportages du National Geograophic.

 La prononciation de Qillaq n’est pas évidente. Le "Q" initial est un "k" guttural, qui vient du fond de la gorge, et tend vers le "r". Quand au double l, il se prononce plus "dl" que "chl" comme plus au sud sur la côte. Il faut dire que les habitants de Qaanaaq ne parlent pas la même langue que dans la capitale Nuuk mais ont leur propre dialecte, l’inuktun. Pour cette raison ils ne se nomment pas non plus inuit mais inughuit. Qillaq c’est aussi un nom fameux dans l’histoire locale. C’est celui du shaman venu de l’arctique canadien dans les années 1860, qui réintroduisit à Thulé l’usage du kayak, ou plutôt qajaq en groenlandais, alors oublié des esquimaux polaires.

Si Juaanna a une fille qui travaille à Nuuk, elle accueille aussi temporairement deux enfants dont les parents sont en difficulté. Leur nom de famille : Peary. Peary comme l’explorateur, découvreur du pôle ? Oui, et pour cause, ils en sont des descendants ! En effet si Robert Edwin Peary avait une épouse Joséphine en Amérique, il eut aussi une "seconde femme" inuit, Aleqasina, comme mentionné dans notre article sur Qaanaaq.

  • Mon hôte Juaanna Platou, pasteur de Qaanaaq.
  • Juaanna et Nikkulannguaq devant l’église de Qaanaaq.

 

C’est le paradoxe de l’Arctique : je ne peux me rappeler aucun autre endroit où j’ai eu aussi chaud.

Habillé comme un esquimau

Nous devons donc partir pour Siorapaluk, situé à 50 km à vol d’oiseau, légèrement plus en traineau. C’est Qillaq qui m’emmènera sur le même traineau qu’il utilise pour aller à la chasse. Il s’agit d’un voyage qui prendra la journée et nous devons partir juste après l’office de ce dimanche matin. Évidemment je ne suis pas prêt à l’heure dite mais comme je ne tarde pas à m’en rendre compte, Qillaq n’est pas non plus très ponctuel et c’est tant mieux ! Si je porte mes différentes couches de vêtements et sous-vêtements synthétiques amenés d’Europe, je ferai confiance pour l’"enveloppe extérieure" à la tenue esquimaude prêtée par mes hôtes. Il s’agit d’un anorak en peau de renne, ou en l’occurrence annoraaq, notre mot étant la transcription du mot original groenlandais, un pantalon en peau d’ours et une paire de kamik, ces bottes traditionnelles en peau de phoque.

Le pantalon en peau d’ours est court et ne descend guère plus bas que le genou, pour laisser la place aux kamik qui elles sont très hautes. Les kamiks offrent une protection très efficace contre le froid mais à condition de les utiliser correctement. La peau de phoque dont elles sont constituées est très fine, et traditionnellement on les bourrait de paille pour créer une couche isolante entre la semelle et le pied. Dans mon cas, j’utilise plus conventionnellement deux ou trois paires de chaussettes auxquelles je pourrai toujours adjoindre une de ces semelles chauffantes que je transporte dans mon sac à dos.

Finalement je termine les préparatifs et Juaanna m’accompagne jusqu’au traineau, auquel Qillaq est en train d’atteler les chiens. Ceux-ci se trouvent en contrebas, en bordure de la banquise, là où se trouvent également les autres chiens de traineau de Qaanaaq, à l’exception des jeunes chiots qu’on laisse parfois à proximité des maisons. Tous les chiens adultes doivent être attachés au moyen d’une chaine de quelques mètres. Les chiens du Groenland constituent une race à part, la race groenlandaise, apparentée aux différentes races de chiens polaires. Ces chiens très rustiques peuvent être affectueux avec leur maître mais il faut faire preuve de beaucoup d’autorité avec eux, et certains peuvent être dangereux, particulièrement avec les jeunes enfants et les personnes âgées. Il faut donc être très prudent en les approchant.

Un extrait du film Les derniers rois de Thulé tourné par Jean Malaurie en 1969.

 

Avec autant de couches de vêtements, quelques centaines de mètres et on transpire à grosses gouttes. C’est le paradoxe de l’Arctique : je ne peux me rappeler aucun autre endroit où j’ai eu aussi chaud. La sagesse commanderait d’attendre d’être immobile sur le traineau avant de mettre toutes les couches de vêtements, mais admettons-le, l’anorak en peau de renne, avec sa coupe serrée et son laçage, n’est pas très facile à enfiler et à retirer. En arrivant sur la banquise, je me rends compte que la semelle des kamik est aussi extrêmement glissante ! Or justement, en bordure de la banquise, la glace est à nue, sans la moindre épaisseur de neige, et est une patinoire au sens propre ! Dans ces conditions il faut une bonne dose d’habitude pour marcher avec assurance. En revanche les kamik offrent un confort sans pareil quand on marche sur la neige, ce sont essentiellement des pantoufles adaptées au grand froid.

Après ces quelques mètres périlleux je parviens jusqu’au traineau. Mes difficultés pour marcher sur la glace peuvent prêter à sourire. Si la banquise est plate dès qu’on s’éloigne des bords, à proximité du rivage, le vent a cassé et soulevé la glace, créant des hummocks. Et Qillaq, lui, a dû faire franchir au traineau ces épaississements de glace. En pratique, conduire un traineau ne requiert pas seulement d’être habile avec les chiens mais aussi de la force physique pour, quand c’est nécessaire, soulever le traineau, le pousser dans les montées si les chiens peinent à tirer, etc.

  • Qillaq et les chiens de traineau.Tous les chiens sont attachés en un seul point au traineau et il faut donc régulièrement démêler les cordes...
  • Qillaq et les chiens de traineau.Tous les chiens sont attachés en un seul point au traineau et il faut donc régulièrement démêler les cordes...

 

Que peuvent-ils bien faire ici, pour ainsi dire au milieu de nulle part ? Il s’agit en fait d’une excursion de la maison de retraite de Qaanaaq.

Rencontre inattendue au bord de la banquise

Les sacs et divers objets à transporter sont rapidement ficelés à l’arrière. Qillaq fait claquer son fouet dans l’air et le traineau s’élance. L’accélération au démarrage est toujours surprenante quand on n’en a pas l’habitude et la sensation de vitesse grisante. Le temps est au soleil mais des nuages passent et on devine que le ciel peut rapidement se couvrir. Très vite la ville s’éloigne et nous passons devant l’aéroport. Puis nous nous retrouvons seuls sur cette immense étendue de glace, regardant défiler les rochers partiellement recouverts de neige du relief qui borde la côte.

Soudain, cependant, apparaît un attroupement à côté d’une de ces petites huttes de bois où les chasseurs peuvent faire étape ! Ces inuits, ou plutôt inughuit, comme s’appellent les inuits de Thulé prennent le café au soleil. Que peuvent-ils bien faire ici, pour ainsi dire au milieu de nulle part ? Il s’agit en fait d’une excursion de la maison de retraite de Qaanaaq. A l’origine il était prévu d’aller au village de Qeqertat, dans l’autre direction, beaucoup plus loin à l’ouest de Qaanaaq. Ces pensionnaires ne sont bien sur pas venus jusqu’ici en traineau, mais en 4x4 sur la glace, et celle-ci n’était pas assez épaisse dans les environs de Qeqertat. Ils ont donc dû changer de destination. Nous nous arrêtons quelques instants et échangeons quelques mots. On m’offre quelques biscuits. Nous ne pouvons hélas nous attarder davantage car c’est seulement le début du voyage.
 
Nous continuons donc notre périple sur la glace. Le soleil s’est caché, le ciel devenu gris tend à se confondre avec la glace. Puis je vois apparaitre une fissure dans la glace qui semble se faire de plus en plus profonde à mesure qu’on avance et celle-ci annonce en fait une zone en eau libre. Tout à coup nous sommes nez à nez avec la mer ouverte. Bon me dis-je, c’est la fin du voyage, retour à Qaanaaq... Il est naturellement impossible de franchir cette zone même si au loin on distingue de la banquise à nouveau. Mais Qillaq ne semble pas plus alarmé que cela par la situation. Il fait tourner le traineau et prend la direction de la côte. Va-t-on essayer de passer par les terres ? Cela me semble très difficile. D’abord, la glace est très irrégulière près de la côte, il faudra franchir une barrière d’hummocks. Ensuite, même si nous atteignons la côte, celle-ci ne tarde pas à tourner, formant un cap escarpé et je ne vois guère comment un traineau pourrait passer. Mais c’est sans compter sur l’habileté de Qillaq.

Il stoppe bientôt le traineau et me fait signe de l’attendre pendant qu’il part, à pied, inspecter le terrain (de glace s’entend) aux environs de la côte. Je sors mon appareil photo pour prendre quelques images. Qillaq me voit de loin et fait le pitre, s’amusant à faire la roue sur la glace. Une telle décontraction dans cette situation ne laisse pas de m’étonner. A Paris ou Londres, on stresse car on a 5 minutes de retard à une réunion dans une tour climatisée. Ici, à 900 kilomètres du pôle, on s’amuse de devoir contourner une zone de mer ouverte, dont la température avoisine les zéros degrés Celsius.

 

  • Une fissure dans la banquise annonce une zone d’eau libre.
  • Les pensionnaires de la maison de retraite de Qaanaaq sont venus faire une pause café au bord de la banquise dans ces 4x4.
  • Icebergs à l’horizon.
  • Qillaq et une pensionnaire de la maison de retraite.
Qillaq est là pour en contrôler la trajectoire et stopper les chiens, qui sans ca pourraient bien parcourir sans nous plusieurs kilomètres sur le fjord.

Contourner le Cap Cleveland... à l’aide d’une pelle

Puis il revient et nous repartons avec le traineau. Il a visiblement trouvé un passage qu’il juge praticable. Finalement nous descendons du traineau quand les blocs de glace sont vraiment trop hauts. Parvenus sur la terre ferme, nous longeons la côte en direction du Cap Cleveland, et je me demande comment il a l’intention de passer une pente aussi raide. La mer est juste en contrebas. Mais là encore, il va inspecter la neige, revient, sort une pelle du grand sac de toile suspendu à l’arrière du traineau, retourne vers la pente et commence à pelleter. Il aménage un passage plus plat où les chiens pourront se faufiler. Et effectivement, après 10 ou 15 minutes, les chiens grimpent la pente, lentement mais sûrement, puis tournent le cap en suivant le sentier qu’il a creusé. Je marche derrière le traineau. Bientôt nous avont franchi le cap et s’étend devant nous le fjord de MacCormick, qui lui est gelé et ne nous causera pas de problème.

Nous longeons la côte sur un chemin à peu près plat pendant quelques minutes puis il nous faut redescendre vers le fjord pour le traverser. A nouveau il faut franchir une barrière de blocs de glace.
Pire que cela, entre deux blocs de glace se trouve un trou au fond duquel on distingue l’eau de la mer...

Qillaq me met le fouet dans les mains et dans un mélange de communication gestuelle et de danois (dont je peux parler quelques mots contrairement au groenlandais) me fait comprendre que je devrai faire claquer le fouet à son signal. Mi-surpris mi-sceptique, je le regarde sauter par-dessus le trou et s’éloigner. Puis il me fait signe. Je donne mon coup de fouet sans trop y croire et les chiens détalent immédiatement. Le traineau franchit l’obstacle, s’envolant pour ainsi dire au-dessus de la glace avant de retomber. Qillaq est là pour en contrôler la trajectoire et stopper les chiens, qui sans ça pourraient bien parcourir plusieurs kilomètres sur le fjord sans se soucier que nous soyons sur le traineau ou non.

 Je n’ai plus alors qu’à les rattraper de l’autre côté. Sauf qu’il me faut sauter à mon tour et que la présence de l’eau glacée en dessous ne me rassure pas. Il suffirait normalement de prendre un peu d’élan mais avec ces kamiks aux semelles ultra-lisses, est-ce que je ne risque pas de glisser au dernier moment ?

Qillaq s’amuse de mon hésitation, il revient dans ma direction et, à ma stupéfaction se laisse tomber entre les blocs de glace pour me montrer qu’il n’y a pas de danger. En effet la distance entre les blocs va en se resserrant, de sorte que l’espace libre entre les deux est trop petit pour qu’un homme puisse tomber à travers. Mais surtout, ils sont si solidement ancrés qu’ils ne peuvent s’écarter, comme je le craignais, sous le poids d’un homme. Il semble bien qu’une moto pourrait bien tomber entre les deux sans que le trou ne s’agrandisse d’un centimètre.

  • Pour contourner une zone d’eau libre le long du cap Cleveland, il est nécessaire de passer sur une étroite bande pentue. Qillaq aménage un chemin pour le traineau et les chiens avec sa pelle.
  • Qillaq et les chiens près du cap Cleveland.

 

Nous sommes maintenant sur une banquise solide et plane, et c’est un peu l’équivalent de prendre l’autoroute après avoir fait du 4x4 off road.

Dernière ligne droite vers Siorapaluk

Je comprends alors que Qillaq est tout sauf un casse-cou. Il connaît bien les conditions et en réalité ne prend pas de risque. Je saute facilement et nous nous remettons en route. Il reste à traverser les deux fjords de McCormick et de Robertson avant d’atteindre Siorapaluk. Mais nous sommes maintenant sur une banquise solide et plane, et c’est un peu l’équivalent de prendre l’autoroute après avoir fait du 4x4 off road.

Un peu plus loin sur le fjord nous nous arrêtons pour une pause-café bien méritée. Nous grignotons également quelques gâteaux. Le soleil est toujours voilé mais la belle lumière de la soirée filtre à tracers les nuages. Bientôt Qillaq me fait signe de me retourner. Derrière nous arrive un traineau. Son conducteur est seul et il va un peu plus vite que nous, il va bientôt nous dépasser. Je me dépêche de faire quelques photos. Qillaq échange quelques mots avec le conducteur du traineau, vraisemblablement un chasseur qui rentre à Siorapaluk. Bientôt il nous a dépassé et continue sa course devant nous.

Nous arrivons bientôt à la hauteur du deuxième fjord. Qillaq me montre la direction dans laquelle se trouve Siorapaluk dont un oeil entrainé peut déjà distinguer les maisons au loin. Le paysage se fait plus impressionnant, avec des glaciers qui se déversent dans le fjord au fond à droite. Mais il est déjà 21 h et la température se fait de plus en plus froide. Nous sommes le 2 avril et si à cette époque les journées sont plus longues qu’à nos latitudes ouest-européennes, à 21 h, il commence à faire sombre.

Je commence à peiner. Bientôt je demande à Qillaq de faire une pause pour faire quelques photos mais aussi pour réajuster mes vêtements car la moindre prise d’air donne l’impression d’avoir oublié de s’habiller ! J’en profite aussi pour sortir un patch chauffant de mon sac à dos et me le coller sur la poitrine. Il ne reste plus qu’une demi-heure à peine, et on pourra bientôt se mettre au chaud !

Les maisons de Siorapaluk grossissent à vue d’oeil et bientôt nous voyons un petit attroupement venu nous accueillir. Je ne m’attendais certes pas à

Je commence à peiner. Bientôt je demande à Qillaq de faire une pause pour faire quelques photos mais aussi pour réajuster mes vêtements car la moindre prise d’air donne l’impression d’avoir oublié de s’habiller ! J’en profite aussi pour sortir un patch chauffant de mon sac à dos et me le coller sur la poitrine. Il ne reste plus qu’une demie-heure à peine, et on pourra bientôt se mettre au chaud !

Les maisons de Siorapaluk grossissent à vue d’oeil et bientôt nous voyons un petit attroupement venu nous accueillir. Je ne m’attendais certes pas à ça ! Quelques minutes de plus et nous descendons du traineau. Qillaq doit bien sur détacher les chiens pour les réattacher, un par un, là où ils passeront la nuit. On me conduit dans la guest house où nous entrons avec 4 ou 5 personnes. Il n’est pas très clair pour moi qui est qui. Je sais que le frère de Qillaq vit à Siorapaluk avec sa famille mais la guest house appartient à un certain Otto qui l’a rénovée récemment. Mais de toutes facons ici tout le monde se connait.

Quelques minutes de plus et nous descendons du traineau. Qillaq doit bien sur détacher les chiens pour les réattacher, un par un, là où ils passeront la nuit. On me conduit dans la guest house où nous entrons avec 4 ou 5 personnes. Il n’est pas très clair pour moi qui est qui. Je sais que le frère de Qillaq vit à Siorapaluk avec sa famille mais la guest house appartient à un certain Otto qui l’a rénovée récemment. Mais de toute façons ici tout le monde se connaît.

Après un moment, Qillaq m’annonce qu’il va dormir ailleurs, chez son frère je suppose, et j’aurai la guest house pour moi tout seul. Le rez-de-chaussée comprend un coin salon et une cuisine, et un "dortoir", qui consiste en des matelas posés au sol, se trouve au premier étage. Ici pas d’eau courante, un grand baril d’eau se trouve dans l’entrée et on va s’y servir avec un pichet. Des toilettes mais évidemment pas de salle de bain. Pour autant je suis plutôt surpris du confort dans un endroit si isolé. Le poêle maintient une température agréable et il y a une mini-chaine dans le salon dont la radio diffuse des tubes. Je suppose que l’émetteur se trouve à Qaanaaq. Bientôt je prends le diner en écoutant Gime gime gime de Abba dont le refrain m’est très familier : il a été samplé par Madonna dans son récent hung up qu’on entend en boucle cette année-là. Bref, je ne suis pas vraiment coupé de la civilisation.

  • Dernière pause avant d’arriver à Siorapaluk visible au fond.
  • Les chiens d’un autre traineau passent devant un iceberg pris dans la glace sur le trajet vers Siorapaluk.
  • Un chasseur fait route vers Siorapaluk. Son traineau, plus rapide que le nôtre, nous double.
  • Siorapaluk est visible au fond ainsi que le glacier Verhoeff tout au fond à gauche.
Je vais rapporter avec moi une part de l’énergie formidable qui semble se dissimuler dans ces terres hyperboréennes.

Petit-déjeuner à l’école de Siorapaluk

Après une bonne nuit de sommeil réparateur, je suis réveillé d’assez bonne heure par la lumière du jour. Je sors de mon sac de couchage, m’habille à la hâte après m’être brossé les dents et m’aventure dehors. Nous sommes convenus avec Qillaq de repartir en fin de matinée mais rien de très précis. Je me mets en quête de la petite épicerie où je voudrais acheter quelque chose à manger. Je monte une pente où se trouve un bâtiment plus grand et plus moderne qui n’est autre que l’école. J’y trouverai bien quelqu’un pour me renseigner. Je frappe donc au carreau, quelqu’un vient m’ouvrir et on m’invite à rentrer.

 Je fais la connaissance d’Eva, l’institutrice danoise, qui me fait même participer à la ronde avec les enfants et les deux étudiants danois qui sont là. Ceux-ci sont venus en stage à Siorapaluk qu’ils doivent d’ailleurs quitter bientôt. Contrairement à moi ils ne rentreront pas à Qaanaaq en traineau, mais plus "simplement" en hélicoptère.

On me sert du jus d’orange et m’offre quelques gâteaux, ceux-là même qu’on a servis aux enfants un peu plus tôt avant mon arrivée. Les équipements de l’école sont modernes et rien ne laisserait penser qu’ici non plus il n’y a pas l’eau courante car elle sort d’un robinet. On m’explique que celui-ci est en fait relié à un grand réservoir. Ce qui me paraissait aller de soi il y a encore quelques jours en Europe me fait ici et maintenant l’effet d’un luxe inhabituel.

Inutile de préciser qu’en ces lieux, le rôle de l’institutrice va bien au-delà de celui de l’enseignement. Son rôle ne se confine pas à la salle de cours mais s’intègre plutôt dans la vie du village dans son ensemble, elle-même rythmée par la chasse et toutes les activités nécessaires à la subsistance de ses habitants. Il exige un dévouement et une passion rares, et de fait il est difficile de trouver des enseignants qui sont à la hauteur de la tâche. C’est avec une grande tristesse que j’apprendrai, seulement quelques années plus tard, la disparition prématurée d’Eva qui avait tant donné de sa personne aux habitants de Siorapaluk.

Puis je vais faire mes courses à la petite épicerie où il faut bien reconnaitre que le choix est très limité. A côté de l’épicerie se trouve une mini-poste d’où j’enverrai une carte postale et pourrai même passer un appel vers la France en insérant quelques couronnes danoises dans le téléphone à pièces. Sachez toutefois qu’à l’heure où j’écris ces lignes, les habitants de Siorapaluk peuvent utiliser leur téléphone mobile, même si la 3G n’est pour l’instant disponible qu’à Qaanaaq.

Vers midi, je reviens vers la guest house. J’aperçois Qillaq, qui a commencé les préparatifs pour repartir. Son frère est là, il nous dit au revoir et nous confie un jeune chien qui, encore trop jeune pour être attaché avec le reste de la meute, courra à côté du traineau. Nous refaisons le trajet dans l’autre sens et c’est baignés dans une incroyable lumière dorée que nous longeons Piulip Nunaa, la presqu’île sur laquelle est située Qaanaaq, avec Herbert Island (Qeqertarsuaq) à notre droite. Qillaq m’offre du toblerone que je savoure comme le chocolat le plus fin.

Quand nous atteignons enfin Qaanaaq, il est plus de 23 h et il fait nuit. Qillaq prévient Juaanna de notre arrivée avec son téléphone mobile et celle-ci vient nous accueillir. Elle a préparé un délicieux ragoût de renne. Je me sens fatigué par le voyage mais tellement enthousiaste. Et surtout j’ai le sentiment que je vais rapporter avec moi une part de l’énergie formidable qui semble se dissimuler dans ces terres hyperboréennes.

 

  • La guest house où j'ai passé la nuit à Siorapaluk.
  • Les kamiks (bottes en peau de phoque) et le fouet de Qillaq.
  • Qillaq dans la magnifique lumière dorée du soir, pendant le voyage de retour.
  • La banquise dans la lumière du soir. La surface au premier plan est verglacée.
Photos @ David B. / Yonder
Comment y aller ? (1/2)

Pour aller à Siorapaluk en traineau, vous pouvez vous adresser à Hans Jensen, de l'Hôtel Qaanaaq qui assure aujourd'hui l'accueil des touristes.

Téléphone : +299 97 12 34

Juaanna et Qillaq peuvent également louer une maison à Siorapaluk.

Comment y aller ? (2/2)

Pour aller à Qaanaaq (NAQ), vol hebdomadaire sur Air Greenland depuis Ilulissat (JAV), la capitale touristique du Groenland. Ilulissat est accessible depuis Reykjavik, Islande ou depuis Copenhague, Danemark via le hub groenlandais de Kangerlussuaq (SFJ).

Voir notre article sur Qaanaaq.