Emmanuelle DreyfusEmmanuelle Dreyfus, Le lundi 10 août 2026
Hôtels du mois

Notre avis sur Chesa Marchetta, quand Hauser & Wirth réinvente l’auberge alpine

À 1 800 mètres d'altitude, entre les lacs de Sils et de Silvaplana, Iwan et Manuela Wirth ont réveillé l'auberge de leur premier rendez-vous galant en un lieu aussi reposant qu'inspirant qui allège le luxe alpin de tout snobisme. Comme dirait Iwan : « It's all about love ».
  • Notre avis sur Chesa Marchetta, à Sils-Maria en Suisse © Chesa Marchetta
    Notre avis sur Chesa Marchetta, à Sils-Maria en Suisse © Chesa Marchetta
Chesa Marchetta est à ce jour le projet le plus personnel de ce couple aussi influent que discret

Le pitch| Le "village le plus charmant sur terre" 

On ne saurait contredire le philosophe Friedrich Nietzsche qui nomma ainsi Sils-Maria où il vécut un certain temps et qui lui inspira des poèmes et des compositions musicales. Deuxième adresse hôtelière d'Artfarm, la branche hospitalité des galeristes Hauser & Wirth, cet hôtel de luxe en Suisse est à ce jour le projet le plus personnel de ce couple aussi influent que discret, pour qui l'art et l'art de vivre sont intrinsèquement liés. Pour restaurer l'auberge historique de la famille Godly, là même où Iwan invita pour la première fois sa future femme, ils ont convié l'architecte d'intérieur Luis Laplace qui a su préserver l'esprit de l'auberge tout en lui apportant ce petit je-ne-sais-quoi qui fait toute la différence, en écho avec la nature environnante et les savoir-faire de la vallée de l'Engadine.

  • Chesa Marchetta, une adresse qui même art et hospitalité dans un charmant village suisse © Chesa Marchetta

    Chesa Marchetta, une adresse qui mêle art et hospitalité © Chesa Marchetta

Passé la porte, tout est affaire de mélange d’époques et de styles, faisant de Chesa Marchetta un des plus beaux hôtels pour les amateurs d'art. Dès l'accueil, un lustre de Jason Rhoades - vestige baroque de sa Pussy Trilogy - surplombe le tableau des clés avant d'accompagner l'escalier qui descend au restaurant. D'un côté du lobby crépite une cheminée, de l'autre s'ouvre le bar, où Spider II (1995) de Louise Bourgeois voisine avec un paysage de Nicolas Party (2020). Partout, des Giacometti : des dessins d'Alberto, qui tiennent compagnie aux commodes paysannes et aux trophées de chasse, et des toiles de son père Giovanni, peintre de la lumière engadinoise.

Une toile de Philip Guston côtoie une grande table en bois, un bronze de Hans Josephsohn veille au bas d'un escalier et les couloirs réservent leurs surprises, de la céramique émaillée de David Zink Yi (All My Colours, 2023) au Knochenbild (1989) de Daniel Spoerri, en passant par Subodh Gupta. La maison compte treize chambres et ne revendique aucune étoile. Federica Bertolini, directrice générale arrivée du Fife Arms dont elle avait orchestré l'ouverture, balaie la question du classement : « On est au-dessus des étoiles, ici, on vient chercher autre chose ».

  • Une des chambres de l’hôtel © Chesa Marchetta
    Une des chambres de l’hôtel © Chesa Marchetta
Les Wirth ont hérité de cette double mémoire, paysanne et hôtelière, et leur restauration la respecte à la lettre

Vue d'ensemble | La mémoire d'une auberge 

Pour comprendre ce que Chesa Marchetta doit à son village, il faut d'abord regarder où il se trouve. Sils-Maria occupe, à 1 800 mètres d'altitude, l'étroite bande de terre qui sépare deux lacs. Celui de Sils déroule ses 400 hectares dans un calme presque troublant, tandis que son voisin de Silvaplana s'anime chaque après-midi, quand se lève le maloja : ce vent venu d'Italie fait le bonheur des kitesurfeurs et pousse devant lui un long serpent de nuages, phénomène si singulier qu'Olivier Assayas en a fait le centre de son film Sils Maria, avec Juliette Binoche et Kristen Stewart. C'est dire si le lieu travaille l'imaginaire, et depuis longtemps : les gens d'ici traduisent volontiers Engadine par « jardin de l'Inn ».

C'est dans ce décor que s'inscrit l’auberge et son nom raconte à lui seul une coutume locale : chesa signifie maison, et Marchetta désigne la famille qui lui donna son nom il y a plusieurs siècles, car ici toutes les demeures en portent un, comme des personnes. Bâtie au XVIᵉ siècle, elle abrita d'abord des paysans qui vivaient de l'orge, de la pomme de terre et du pin. Il fallut attendre 1947 pour que la famille Godly en fasse une auberge à menu unique, dont la table de village devint, au fil des décennies, une table d'artistes : Jean-Michel Basquiat et Gerhard Richter s'y attablèrent. Les Wirth ont hérité de cette double mémoire, paysanne et hôtelière, et leur restauration la respecte à la lettre : plutôt que de lisser la maison, ils ont gardé les portes basses, les sols inégaux, la façade blanche griffée de sgraffito, technique qui consiste à gratter au clou une couche de chaux encore humide pour faire remonter le gris du dessous.

  • Le lounge de l’hôtel © Chesa Marchetta

     © Chesa Marchetta

Le visiteur qui s'approche ne voit d'abord rien d'autre qu'une belle maison engadinoise, jusqu'à ce qu'il lève les yeux sur le père Noël de bronze au cou démesurément étiré qui garde l'entrée : Santa Long Neck, de Paul McCarthy, donne le ton. À l'intérieur, la conversation entre les deux héritages se poursuit pièce par pièce : le pin arolle habille sols et lambris, les chaises stabelle entourent les tables. Le salon, lui, ouvre sur un jardin que traverse le ruisseau du Val Fex, avec, juste en face, la maison où Nietzsche passa ses étés, une ancienne pension dont il occupait le premier étage. 

Ce que cette douceur ne dit pas, c'est l'ambition du chantier qui l'a rendue possible. Quatre ans ont été nécessaires pour équiper la maison de dix-huit sondes géothermiques, qui la chauffent sans chaudière, et pour organiser avec la commune de Sils la valorisation en biomasse des déchets du restaurant. Le bois a été récupéré et réemployé, le mobilier chiné chez les antiquaires régionaux Ettlin et Engiadinas Antik. Une véritable démarche d'hôtel écoresponsable. Rien de tout cela ne se voit et c'est peut-être la définition la plus honnête du luxe. 

Inutile de chercher la meilleure chambre : chacune a son charme et le choix relève plutôt du tempérament

Les chambres | L’esprit de la vallée 

Chacune des treize chambres porte, en romanche, un nom tiré des légendes de la vallée : le Poisson, emblème de la maison, promet bonheur et protection, le Dragon garde les sources, la Nymphe n'est autre que Mélusine, protectrice des pêcheurs. Aucune traduction n'est affichée : on demande, on répète, et l'on repart en ayant appris quelques mots d'une langue que parlent moins de cinquante mille personnes. Les plafonds gardent leurs poutres, les murs leur chaux, et le mobilier engadinois a été chiné pièce par pièce.

Aux fenêtres, des rideaux-filets brodés au point de croix tamisent la lumière, tandis que la dentelle d'une religieuse bénédictine du couvent Saint-Jean de Müstair, à trois vallées de là, orne d'autres pièces de la maison. La menuiserie porte la signature d'un artisan du village, Peider. Sur ce fond de crèmes et de sables se détache un accent franc - un rouge, un vert, un orange - et surtout les fresques peintes à même le mur par l'artiste anglo-allemande Corin Sands, inspirées de la vallée et des aquarelles de Giovanni Giacometti. C'est elle qui donne à chaque chambre son récit, avec ce quelque chose de légèrement féerique qui empêche l'ensemble de basculer dans le chalet chic.

  • Une des 13 clés de l’hôtel © Chesa Marchetta

    Une des 13 clés de l’hôtel © Chesa Marchetta

Les surfaces restent franchement modestes, et c'est assumé : sept chambres standard de 14 à 16 m², trois supérieure de 18 à 21 m², deux deluxe de 23 à 26 m² et une suite familiale de 43 m² sur deux étages, la seule à posséder une télévision. Toutes partagent en revanche cette odeur d'arve, le pin arolle qui imprègne la maison entière et dont on dit dans la vallée qu'il apaise le sommeil. Inutile, du reste, de chercher la meilleure chambre : chacune a son charme et sa particularité, et le choix relève plutôt du tempérament. Les amoureux du bois demanderont God, la seule entièrement tapissée d'arolle, du sol au plafond, où sont accrochés des dessins d'Alberto Giacometti et une peinture de son père Giovanni.   

Sa carte, courte qui évolue au fil des saisons, marie l'Italie du Nord et les Grisons à partir de ce que la vallée et ses voisines savent donner

La table | Le Piémont monté à l'alpage 

Le restaurant, qui n'a rien a envier aux meilleures adresses de Genève, a pris ses quartiers dans l'ancienne étable, là où logeaient les vaches, et il en garde une chaleur basse de plafond que les nappes blanches ne cherchent pas à démentir. Des cloches sont suspendues au-dessus de la grande table d'hôtes, un Philip Guston et deux Giacometti veillent sur les convives : on a rarement mangé dans un décor aussi justement tendu entre la ferme auberge et le musée. 

  • Les plats du chef Piémontais Davide Degiovanni © DR
  • Les plats du chef Piémontais Davide Degiovanni © DR

 

En cuisine, Davide Degiovanni, Piémontais passé par le 5 Hertford Street et l'Union Street Café de Gordon Ramsay à Mayfair, prolonge la mémoire de Maria et Christina Godly avec un locavorisme sans concession. Sa carte, courte qui évolue au fil des saisons, marie l'Italie du Nord et les Grisons à partir de ce que la vallée et ses voisines, du Val Bregaglia au Val Poschiavo, savent donner : l'orge, la pomme de terre, la truite des lacs, le lait et la viande des vaches grises, la formagella.

Nous avons goûté les incroyablement onctueux gnocchis de la nonna, des pappardelle au ragù qui justifieraient à elles seules la descente du col, et la truite, déclinée au fil de la pêche. Les soirs d'hiver, la maison sert aussi une version alpine de la fondue chinoise dans une petite salle intime au nom de manifeste : Eat the Mountain.  À l'étage, le bar mérite qu'on s'y attarde. Alessandro Morelli, passé par le Happiness Forgets à Londres, y compose des cocktails qui puisent dans la montagne dont le pin, mariage d'un schnaps local et de yuzu et sert un whisky élaboré sur les pentes du Corvatsch. Le restaurant accueille les non-résidents midi et soir, et il serait dommage de s'en priver : la table vaut à elle seule le détour par Sils. 

  • Le Bar de l’hôtel © Chesa Marchetta

    Le Bar de l’hôtel © Chesa Marchetta

 

L’offre bien-être | Baignade en eau froide dans un paysage grandiose 

C'est dans le lac que la maison a installé son offre bien-être. Pas de spa, pas de salle de sport, pas de piscine : Chesa Marchetta propose en revanche une expérience de cold plunge, l'immersion en eau glacée, encadrée par Nives, fondatrice d'Ice & Yoga. On part de l'hôtel près du lac à pied, en poncho, pour une marche silencieuse jusqu'à la rive. Le rituel tient de la pratique attentive : on apprend d'abord à écouter ce que l'on vient chercher, puis à travailler l'expiration longue au moment d'entrer dans l'eau. On en ressort électrisé, et étrangement calme. 

  • Le lac où pratiquer l’immersion en eau glacée © Chesa Marchetta
    Pratiquer l’immersion en eau glacée © Chesa Marchetta

Ce qu'on a aimé à  Chesa Marchetta : 

  • L'accrochage, décidé œuvre par œuvre par Iwan et Manuela Wirth eux-mêmes ; 
  • L'aménagement de Luis Laplace et tous les petits détails parmi lesquels les plaids, les serviettes de toilette brodées au point de croix, l'identité visuelle du Studio Marie Lusa, jusqu'aux sacs en lin de Carole Gulich, à emprunter dans les chambres ;
  • Le jardin face à la maison de Nietzsche, avec le bruit du ruisseau, le meilleur endroit du village pour un café de milieu de matinée ;
  • L'ancrage locale avec l’artisanat et aussi le romanche, la langue de la vallée de l’Engadine  jusqu'au allegra - « bienvenue » - par lequel on est accueilli ; 
  • L'accueil décontracté et le rapport au temps : personne ne presse personne, et l'on comprend vite que c'est là le vrai luxe de la maison. 
  • La salle du restaurant © Chesa Marchetta

    La salle du restaurant © Chesa Marchetta

 

A voir, à faire à Sils Maria ? 

  • La maison de Nietzsche, à 2 minutes à pied de l'hôtel. Le philosophe y a passé ses étés de 1881 à 1888, dans une chambre d'une austérité désarmante. 
  • Le Val Fex, vallée protégée fermée aux voitures, que l'on rejoint à pied ou en calèche. Deux hôtels, trois restaurants et la ferme Crasta, exploitation installée depuis près de trente ans dans une logique de production laitière et carnée entièrement locale avec qui travaille le chef de Chesa Marchetta. 
  • Une promenade dans le village avec Jacqueline Maag, qui tient aussi la seule galerie de Sils, à la rencontre de l'histoire et des sgraffito. Cherchez la Chesa Curti, l'une des plus anciennes maisons d'Engadine, et le Castel Mur, dont les décors de 1602 sont d'origine. Apprenez à lire les motifs : la spirale pour l'eau, source de vie, l'étoile aux fenêtres pour la protection, le dragon qui garde les sources et éloigne les intempéries, le double poisson pour la vie éternelle. Sur une façade, cette inscription : « Des humains sans amour sont des herbes sans fleurs. » 
  • Le mythique palace 5 étoiles Waldhaus, tenu par la même famille depuis cinq générations, où Hermann Hesse revenait chaque été. On jurerait un décor de The Grand Budapest Hotel, et la légende locale veut que Wes Anderson s'en soit inspiré. 
  • Le Corvatsch, dont le téléphérique grimpe à plus de 3300 mètres, corv signifie corbeau en romanche. 
  • Côté Saint-Moritz, à 20 minutes en voiture, le musée Segantini et la galerie Hauser & Wirth, ouverte en juillet-août puis pendant la saison d'hiver, fac
  • Le train, enfin : la ligne rhétique est inscrite au patrimoine mondial de l'Unesco, et le trajet vaut à lui seul le déplacement. 
Pratique

Chesa Marchetta 
13 clés, prix à partir de 550 euros la nuit
88 via da Marias, Sils/Segl Maria, Suisse
Site officiel de l'établissement

FAQ 

Quand y aller ? L'hôtel fonctionne en deux saisons. L'été, de la mi-juin au 1ᵉʳ novembre, pour la randonnée, les lacs et une lumière que les peintres viennent chercher depuis un siècle et demi. L'hiver, de la mi-décembre à la fin mars, pour le ski au Corvatsch et à Furtschellas, réputé pour son enneigement. Les intersaisons voient la vallée s'éteindre : la plupart des adresses ferment leurs portes.
Comment s'y rendre sans voiture ? En train jusqu'à Saint-Moritz, via Coire et la ligne rhétique, puis 20 minutes de bus postal jusqu'à Sils-Maria. Zurich et Milan sont à environ trois heures de route et l'hôtel organise les taxis sur demande. Une fois sur place, la voiture est inutile. 

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