Florence Valencourt, Le jeudi 17 septembre 2026Notre avis sur le restaurant Anne-Sophie Pic Paris à la Fondation Cartier : futur étoilé ?
Pic à la Fondation Cartier : a match made in heaven ?
Anne-Sophie Pic, dans le discours de présentation précédant ce tout premier déjeuner le dit ainsi : « La genèse de cette aventure vient d'un coup de fil d'Alain-Dominique Perrin (ndlr : Président de Cartier) il y a trois ans, qui nous propose d'investir les lieux et de notre envie à David et à moi de trouver un espace qui nous permette de nous exprimer un peu plus et différemment. Une opportunité unique ».
Quelques appels plus tard et des mois de travaux menés tambour battant plus tard, le désir des deux « fiancés » donne naissance à un projet qui dépasse les contours traditionnels d'un restaurant de musée. Car, dans ce nouvel écrin, juste en face du Louvre, Anne-Sophie Pic n'entend pas juste cuisiner avec le talent qu'on lui connaît, mais bel et bien faire dialoguer sa cuisine avec la création contemporaine sous toutes ses formes ; voire même prolonger cette conversation jusque dans le verre. Une ambition qui se traduit par Utopic et Anne-Sophie Pic Paris. « Deux scénographies pour une même envie » résume-t-elle avec son humilité tout sauf proverbiale.
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La Fondation Cartier © DR
Avant le restaurant gastronomique ces jours-ci , la cheffe a en effet inauguré la semaine dernière Utopic, son tout premier bar entièrement consacré à la mixologie et directement inspiré des B bars qu'elle a découvert à Tokyo en 2008. Accessible directement depuis la rue de Marengo, ce cocon feutré imaginé par le cabinet Moinard Bétaille explore, avec Mike Kassabian et Maël Jego (Little Red Door) aux shakers, fermentations, infusions, clarifications, extractions et décoctions. Une gastronomie liquide qui n'est pas un à-côté, mais bien un prolongement de la cuisine d'Anne-Sophie Pic et de cette fameuse Imprégnation (cf la formidable émission de Charles Pépin sur France Inter le 23 juillet 2026 dont Anne-Sophie Pic était l'invitée), devenue le fil conducteur de ses recherches depuis quelques temps déjà.
Le restaurant quant à lui, a également sa propre entrée, au 164 rue de Rivoli.
Particularité assez réjouissante pour les amateurs que nous sommes : Pic précède ainsi de plus d'un mois la réouverture au public de la Fondation Cartier, prévue le 22 octobre. Pour quelques semaines, c'est donc par la table et par le verre que l'on découvrira en avant-première une partie de ce nouveau vaisseau culturel.
Pas une nouvelle Dame de Pic
On aurait tort de voir dans Anne-Sophie Pic Paris une simple transposition de La Dame de Pic, son restaurant étoilé du 1er arrondissement. Le changement de nom n'est d'ailleurs pas anodin. En choisissant de donner le sien, en entier, à cette nouvelle adresse, la cheffe semble bien vouloir marquer une nouvelle étape de son histoire parisienne. Le challenge est intéressant pour celle qui, à Valence, règne sur une maison familiale bientôt centenaire et continue parallèlement de développer son univers à l'international. Car Paris reste Paris. Et repartir de zéro après quatorze années de présence dans la capitale impose de se réinventer sans se renier.
Cela tombe plutôt bien : la remise en question permanente fait partie de l'ADN d'Anne-Sophie Pic.
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La cheffe Anne-Sophie Pic © Epicurian
Sa cuisine n'a jamais cessé de se nourrir de recherches sur l'amertume, l'acidité, la fermentation, les parfums, les textures et, bien sûr, ce qu'elle appelle « la sommellerie plurielle ». Depuis quelques années, tout cela s'est cristallisé autour de son concept d'Imprégnation : faire dialoguer les ingrédients et les univers aromatiques jusqu'à en faire surgir autre chose. À Paris, cette recherche trouve un terrain de jeu particulièrement stimulant dans l'enceinte de la Fondation Cartier pour l'Art contemporain. Au déjeuner, la proposition se veut relativement libre et accessible à l'échelle de la haute gastronomie, avec des menus de saison en trois, quatre ou cinq temps, renouvelés chaque mois.
Le soir, le propos devient plus ambitieux encore : sept temps pour une expérience annoncée comme « synesthésique », où la création culinaire doit établir de nouvelles correspondances avec l'univers artistique.
Moinard Bétaille, l'élégance sans démonstration ni ostentation
Encore fallait-il donner un décor à ce mariage. Cette délicate mission a été confiée à Moinard Bétaille, agence que Cartier connaît particulièrement bien puisqu'elle signe nombre de ses boutiques à travers le monde ; et dont Anne-Sophie Pic et David Sinapian sont tombés sous le charme également (plusieurs projets à suivre).
Pas de surenchère décorative pour autant : palette pastel, bois clair, miroirs disséminés pour réfléchir la lumière et démultiplier le regard entre cuisine ouverte et salle, magnifique travail sur la lumière pour suivre le rythme de la journée, jeux de transparence pour voir l'agitation de la rue de Rivoli sans être vu, circulation dans l'espace extrêmement travaillée, son ouaté... On sent clairement l'inspiration japonisante qui plaît tant à la cheffe. D'ailleurs, pour peu on se croirait dans un temple zen. Le côté chaleureux en plus.
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La salle du restaurant Anne-Sophie Pic ©J acques Pépion for Moinard Bétaille
Le clin d’œil comme le point fort de ce décor réussi en tous points ? La pivoine, fleur préférée d'Anne-Sophie Pic, qui ponctue l'espace, du centre de table au majestueuses suspensions qui ornent une petite salle dédiée.
En résumé, le parti pris semble plutôt être celui d'un écrin capable de faire cohabiter trois écritures, celle de Jean Nouvel, celle de la Fondation Cartier et celle d'Anne-Sophie Pic, sans que l'une ne prenne le pas sur les autres. Le résultat est splendide.
Et dans l'assiette ?
Puisque, même si c'est une expérience globale qu'on vient chercher ici, c'est tout de même l'assiette qui nous anime, nous autres, gastronomes invétérés et fiers de l'être.
Par où commencer ? Par les propos de la cheffe elle-même qui annonce ainsi la couleur : « Inspirée par l'esprit de la Fondation Cartier, qui invite à décloisonner les disciplines et à faire dialoguer les univers et les regards, c'est à une flânerie culinaire, nourrie par l'art et la création contemporaine, que je vous invite à prendre part. J'espère du fond du cœur qu'elle saura vous toucher et vous émouvoir ».
De fait, dès les Prémices, la cheffe sait nous cueillir avec ce mélange de technique et d'émotion qui la caractérisent. Une première tartelette sabayon estragon et pistache de Sicile, une seconde panacotta de cire d'abeille, tarama de brochet et caviar cristal Kaviari (notre préférée), sans oublier une croustade de tourteau, shiso vert, yuzu kosho et gingembre dont la subtilité est déconcertante dans une si petite bouchée.


On note déjà les gobelets Baccarat à laquelle la cheffe est fidèle, le couteau à beurre Laguiole et surtout le magnifique uniforme de la nuée de serveurs (où devrait-on dire danseurs ?) qui nous entourent. Renseignement pris, il s'agit de tabliers japonais, qui ressemblent à s'y méprendre à des Hakama - ces pantalons que portent ceux qui pratiquent l'Aïkido. Rien n'est laissé au hasard.
On ne vous gâchera pas le plaisir de découvrir par vous même « Pêcher à la palangre », une entrée comme une palette en mouvement, qui se veut un hommage à Jackson Pollock et qui fonctionne parfaitement.


La deuxième entrée est un moment en suspension. Non seulement parce qu'il s'agit des berlingots signature de la cheffe, retravaillés ici avec un magnifique camembert et un bouillon à l'angélique – escorté d'un thé rare choisi par Paz Levinson, fidèle au poste et en pleine forme pour l'ensemble des accords du repas – mais surtout parce que le plat est accompagné d'une performance poétique d'Anne-James Chaton qui porte la dégustation à un autre niveau d'émotion.
Le maquereau qui suit est tout simplement le meilleur qu'on ait jamais dégusté de notre vie. La cheffe parlera du sourcing, nous parlerons de savoir sublimer un produit simple qui ne souffre pas la médiocrité.
Quant au dessert « Tromper l'optique », c'est une référence aboutie à Vasarely et un sommet de gourmandise sans culpabilité, dont son chef pâtissier a le secret.
Un premier repas qui se conclue par un dernier geste poétique inattendu et le sentiment d'avoir déjà vécu un grand moment ; alors que ce n'est somme toute que le commencement de l'aventure.
La cheffe a intitulé son premier menu « Echafauder » et explique que c'est « accepter de construire avant de savoir exactement ce qui prendra forme ». On ne voudrait pas échafauder de plans sur la comète, mais ce serait bien le diable si le restaurant parisien Anne-Sophie Pic Paris n'obtenait pas directement 2 étoiles en mars prochain !
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Le restaurant Anne-Sophie Pic Paris © Epicurian
Menus déjeuner : 3 temps 120 € (hors week-end), 4 temps 150 €, 5 temps 185 €.
Menu dîner : 7 temps 260 €.
Accords mets-boissons à partir de 65 € au déjeuner et 145 € au dîner.
Ce qu'il faut retenir
Pas de fausse promesse, c'est sans conteste LA table parisienne de la rentrée.
Ce qui est malin, c'est qu'Anne-Sophie Pic ne propose finalement pas tout à fait le même restaurant au déjeuner et au dîner. Une distinction plutôt intelligente qui permet à la cheffe de conserver à midi une certaine spontanéité, tout en faisant du dîner le laboratoire le plus poussé de son nouveau langage parisien en lien avec l'art contemporain.
Anne-Sophie Pic Paris
Fondation Cartier pour l'art contemporain
Porte Oratoire
164, rue de Rivoli, Paris 1er
Site officiel de l'établissement



