Emmanuel LaveranEmmanuel Laveran, Le jeudi 17 septembre 2026
Restaurants

Notre avis sur La Colline du Colombier

Au Nord de Roanne, au milieu de la campagne, le plus jeune des fils Troisgros a repris cette table isolée doublée d’un hôtel de poche atypique. On s’y est arrêté et on ne s’en est toujours pas remis. Courez-y tant que l’air est encore doux !
  • Notre avis sur La Colline du Colombier, l'adresse de Léo Troisgros © Léa Gil
    Notre avis sur La Colline du Colombier, l'adresse de Léo Troisgros © Léa Gil
  • Notre avis sur La Colline du Colombier, l'adresse de Léo Troisgros © Léa Gil
    Notre avis sur La Colline du Colombier, l'adresse de Léo Troisgros © Léa Gil
  • Notre avis sur La Colline du Colombier, l'adresse de Léo Troisgros © Léa Gil
    Notre avis sur La Colline du Colombier, l'adresse de Léo Troisgros © Léa Gil

La première impression 

D’abord il y a cette route de conte de fées. A droite un étang, cerné par les ajoncs et les larmes des saules, forme un tableau à la Monet. A gauche, un canal qui serpente. On imagine des barques, des robes fleuries et des ombrelles comme dans une œuvre de Renoir. Il n’est pas si fréquent d’observer en même temps deux pièces d’eau, situées à 30 mètres l’une de l’autre, si différentes. L’une sauvage et brouillonne, l’autre aux courbes régulières, dessinées par l’homme. Pas une maison, pas âme qui vive, Le Brionnais environnant dicte une définition extrême et littérale de la rase campagne. 

  • Le décor enchanteur de la campagne sauvage où se trouve La Colline du Colombier © Léa Gil

    Le décor enchanteur de la campagne sauvage où se trouve La Colline du Colombier © Léa Gil

A exactement 29 minutes de Roanne en voiture, un panneau timide indique la direction de « La Colline du Colombier » ; on s’engouffre, pressés d’arriver à bon port.  

Devant l’ancienne ferme plate au toit triangulaire s’alanguit une vaste terrasse. Mobilier métal de type Fermob, lampions et guirlandes sous les arbres (sûrement des mûriers), à 16 heures, ici, tout est calme. Nul doute que l’ambiance va vite s’animer…  

  • La Colline du Colombier, terrain de jeu du jeune Léo Troisgros © Léa Gil

    La Colline du Colombier, terrain de jeu du jeune Léo Troisgros © Léa Gil

On est accueilli par un sourire communicatif au Bois Mangé, la longue pièce qui fait office de réception, bar, espace commun de cette rustique maison d’architecte. Cerné de panneaux de bois clair, un arbre tortueux est agrafé au plafond. Au sol des fauteuils verts, à gauche une œuvre d’art contemporaine colorée, au centre le poêle à bois orné de béton brut. On jette un œil au Grand Couvert voisin, l’ancien grenier à foin reconverti en salle de restaurant ; là c’est le choc : a-t-on déjà pénétré espace aussi bien agencé  ? Oui bien sûr ! chez Alexandre Gauthier à La Grenouillère, chez le frérot César et papa Michel, à Ouches, l’un des meilleurs restaurants étoilés de France. Instantanément, les scénarisations grandioses signées Patrick Bouchain sautent à l’esprit. L’architecte français sait comme nul autre allier le métal, le verre, le beau, le bois, le brut et le design…et c’est justement lui qui a transformé cette ancienne ferme au milieu des années 2000, bien avant de se pencher sur le projet de la Maison Troisgros à Ouches ! Quel kiff cette atmosphère ! 

La Colline du Colombier montre un rare sens du détail et de la mise en scène. C’est tout simplement l’un des endroits les plus enthousiasmants, restaurant, hôtel, maison d’hôtes, jamais visité : tout ce qu’on aime, agencé en bien mieux que tout ce qu’on pourrait imaginer. 

Tout un monde ancien ressurgit avec ces logements à l’appellation insolite

Dormir dans une cadole 

Le Domaine est vaste et autour, partout s’étendent les champs, les haies, le bocage taché de vaches à la peau claire. Et puis au bout d’un chemin, deux maisons de pierre blonde et trois cadoles. 

Dès le XIVè siècle, la France en proie aux grandes épidémies, on construit en urgence pour les contagieux lazarets et cadoles, parfois simples cabanes de pierre sèche, cellules isolées représentant le minimum vital. En 1581, les chirurgiens qui ont soigné les pestiférés y seront même confinés six mois avant un éventuel retour à la vie civile… ou en guise de transition vers l’au-delà. 

  • Dormir dans une cadole à La Colline du Colombier © Léa Gil

    Dormir dans une cadole à La Colline du Colombier © Léa Gil

Tout un monde ancien ressurgit avec ces logements à l’appellation insolite, même si le passé s’avère bien plus proche de nous qu’on ne le devine à première vue. 

L’isolement, d’abord, relie ces trois tunnels de tôle aux bâtis d’autrefois. La vue sur la campagne s’étire à 180 degrés, on est plongé en immersion dans les prairies ; un hôtel dans la nature comme peu d’autres. La déconnexion devient vite totale. Si le réseau électrique est arrivé dans les vastes espaces vitaux qui offrent tout le confort d’un hôtel 5 étoiles moderne, le téléphone affiche un écran vierge de toute borne et internet s’est arrêté de fonctionner à 10 kilomètres de Roanne. On vient ici afin de se retrouver coupé du monde, et c’est très bien comme ça. Dans le désert, on respire mieux. 

  • Insolite et cosy, la nuitée dans une cadole © Léa Gil

    Insolite et cosy, la nuitée dans une cadole © Léa Gil

On longe ces curieux bâtiments d’architecte, évoquant l’antre de hobbits, avant de se retrouver face à la campagne, sur une vaste terrasse bordée de verdure. On pousse la lourde porte de bois. Celle-ci est intelligemment disposée perpendiculairement à la baie vitrée, afin que la vue occupe la totalité de l’ouverture. Dedans, le spectacle du dehors, des branches et des prés se fait hypnotique et entier. Comme à Loire Valley Lodges, l’hôtel à deux heures de Paris qu’on chérit tant, on évolue dans le meilleur d’un univers contemporain forgé par l’homme mais au beau milieu de la nature brute, indomptée. 

On ne vous décrira pas l’aménagement intérieur des cadoles mais elles dévoilent un extrême sens du détail, expérience aboutie et indispensable pour les fans d’hôtel design

La cuisine de Léo 

Le soir, lorsque la faim appelle, on se dirige vers le Grand Couvert. Au début, on s’interroge sur cette appellation qui semble un brin prétentieuse. Pourquoi un gamin de 33 ans et sa femme, installés depuis 2 ans seulement, ont-ils donné ce nom à leur nouvelle table ? 

  • Léo Troisgros et sa femme © Léa Gil

    Léo Troisgros et sa femme © Léa Gil

Une question-réponse plus tard me fait prendre conscience de l’incongruité de mon préjugé naissant. Rien à voir avec l’idée de se considérer, à tort ou à raison, parmi les « Grands » cuisiniers ! Léo Troigros est peut-être au contraire le plus modeste des « fils de… ». Un « Grand Couvert » est simplement le nom qu’on donnait autrefois aux granges dédiées au séchage du foin dans les campagnes. La salle à manger en occupe un et le nom a été repris, le plus naturellement du monde. 

Effet wahou garanti lorsque l’on pénètre cette salle de restaurant ouverte sur l’extérieur et la cuisine, entre chien et loup, à l’heure ou la lumière décline. Il est temps de nourrir le feu sacré, celui des alchimistes du piano qui transforment les canettes en dragées sapides, les fèves de cacao brutes en gâteau coulant d’anthologie…car, on ne le sait pas encore, mais le repas ici sera une véritable fête. Ce qu’on constate à la lecture de la carte, ce sont d’abord les prix très sages. 3 menus, en 6, 7 et 9 services, pour 3 tarifs tout doux : 69, 89 et 119 euros. 

  • La salle à manger du Grand Couvert © Emmanuel Laveran
    La salle à manger du Grand Couvert © Emmanuel Laveran
     

Les jeunes cuisiniers s’activent, cuisent, touillent, taillent, dressent déjà. Les AB donnent le ton du local de saison. Elles valorisent les herbes du jardin à travers les saveurs détonnantes de bouchées fraîches.  Je ne finis pas la traditionnelle « soupe de Bienvenue », un peu trop salée pour mes artères sensibles, point de détail.  

« L’Arlequin de coquillages » s’invite alors en tant que seconde entrée : moules et coques parfaitement dévêtues, raidies, surmontées de triangles colorées de pastèque, melon, concombre, jus de concombre au gingembre. Un plat de bistrot de chef, très bon, un brin naïf peut-être. 

Le « Canard sous la canopée », entrée phare de l’été 2026, se compose de bouchées réparties dans une assiette rougie de jus. Attention génie, là c’est l’explosion ! Le volatile, découpé en dragées, se voit flanqué de guanciale poêlé comme des lardons, graines de cumin, feuilles de câpres marinées, betterave et fraises de saison. Le palais réagit comme un sapin de Noël dont on brancherait les guirlandes électriques. Les papilles clignotent dans tous les sens, on s’en va très très loin. Alerte rouge, tempête annoncée. Ce plat est immense. Il me rappelle les compositions de triples étoilés parisiens, en mieux. Peut-être une des 10 meilleures assiettes dégustées cette année. Pas pour sa perfection (car on pourrait à l’infini discuter de la technique de cuisson et de la texture du canard) mais pour l’idée de cette composition. La complexité, la créativité… avoir défriché et associé ce que personne n’avait osé avant. Et en finale cette harmonie, cette intensité, ces mélanges, sources d’une émotion rare. 

  • Au menu du Grand Couvert, la table de Léo Troisgros © Léa Gil
  • Au menu du Grand Couvert, la table de Léo Troisgros © Léa Gil

 

Autre trait de génie, qui illustre l’exceptionnelle culture des produits d’un jeune chef bercé depuis toujours au son de casseroles, le « maigre aux saveurs cachées ». Katsuobochi (bonite séchée à la japonaise) et Rau-Ram (herbe-menthe vietnamienne) donnent un sacré relief au maigre parfaitement saisi, assiégé de riz brûlé au furikaké (poudre de sésame, varech séché, sucre et sel). Une eau de tomate infusée baigne l’ensemble alors qu’une soucoupe volante atterrit, dévoilant une merveille de tomate entière émondée farcie de riz. Voilà une passerelle entre le Brionnais et Kumamoto particulièrement réussie, extravagante, pop, brillante ! 

Le bœuf des moissons tiendra tout autant du sublime, ajoutant une troisième claque, alors qu’on n’a que deux joues. Quelle expérience indicible que ce « Grand Couvert », on en prend plein les yeux, plein la bouche, on ne s’y attendait pas, pas à ce niveau-là.

Loin du monde, loin des modes, peu distingué par les guides et les media, Lisa et Léo sont parvenus à raconter leur histoire naissante

Quatrième génération et non des moindres 

Le plus discret des Troisgros, celui dont on ne parle pas, Léo, quatrième génération d’une illustre famille de maîtres queues, aurait pu décider de se reposer sur les lauriers d’un nom évocateur. Hors de question, bon sang ne saurait mentir. Avec son épouse Lisa Roche, prenant tous les risques, il a racheté ce domaine isolé. A deux, ils habitent ce lieu, lui donnent une nouvelle vie. Personne d’autre n’aurait pu le rendre si attractif, si actuel, si réjouissant.  

  • Les intérieurs et extérieurs du Grand Couvert © Léa Gil
  • Les intérieurs et extérieurs du Grand Couvert © Léa Gil

 

Je me souviens d’avoir passé d’excellents moments aux tables de la grande maison Troisgros à Ouches à l’ère de César, ou à la gare de Roanne sous les règnes de Pierre, puis Michel. Mais les impressions ressenties ici marquent de façon plus intense. Peut-être à cause de l’isolement du lieu, mouchoir de poche, cette architecture insolite, ce rapport qualité-prix imbattable ?  

Il montre en tout cas une cuisine décomplexée qui ne ressemble à nulle autre. Bien loin du monde, bien loin des modes, encore peu distingué par les guides et les media, Lisa et Léo sont déjà parvenus à raconter leur histoire naissante, décliner leur microcosme, inventer leur planète. On entre ici dans une partie de campagne sans chichi hautement addictive, contemporaine à l’envi, brute, généreuse, pétillante et pop.  

  • La Colline du Colombier, une adresse singulière © Emmanuel Laveran
    La Colline du Colombier, une adresse singulière © Emmanuel Laveran
     
 

Un lieu singulier, discret, qui n’appartient qu’à eux deux, qui impacte déjà les esprits au point de souvent afficher « complet », qui se distingue. Courrez-y car on perçoit que se joue peut-être ici une partie de l’avenir de l’hospitalité, doublé d’une vision toute neuve de la cuisine française.  

Sans affiliation, sans marque, sous les radars, dans une grange et un environnement à taille humaine composé de 9 chambres, le long d’une mare et d’une piscine écologique en bois, se joue déjà, 5 soirs par semaine, une partition monumentale. 

La Colline du Colombiers
6 clés, prix à partir de 380 euros la nuit
Restaurant Grand Couvert 
Ouvert tous les jours (sauf mardi) de 12h à 13h30 et de 19h à 21h
03 85 84 07 24
Le Colombier, Iguérande


 

Y aller ?

C’est facile : train Paris-Roanne (3h12) puis 30km de taxi ou de voiture de location. 

Situé à 1h30 de Lyon en voiture. 

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