Emmanuelle Dreyfus, Le vendredi 03 juillet 2026Interview des architectes Gilles & Boissier : « Le contraste nous intéresse davantage que la perfection »
À la tête de l'agence Gilles & Boissier avec Patrick Gilles, son mari, Dorothée Boissier façonne depuis plus de vingt ans certains des hôtels, boutiques et résidences les plus remarqués de la scène internationale. Du Baccarat Hotel à New York au Mandarin Oriental à Marrakech, le duo a construit une signature immédiatement reconnaissable, nourrie par l'architecture intérieure, l'artisanat et un sens aigu de la mise en scène. Derrière les décors feutrés, les marbres sculptés et les jeux de lumière qui ont fait leur réputation se cache pourtant une approche moins stylistique qu'on ne l'imagine : observer un territoire, son histoire, sa culture, sa lumière et ses savoir-faire avant de les réinterpréter sans jamais céder au pastiche. Alors que l'agence multiplie les projets de Florence à New York, de Rome à la Sardaigne, Dorothée Boissier revient sur la complémentarité qui l'unit à Patrick Gilles, leur goût pour l'art, la matière et cette quête d'émotion qui guide chacun de leurs projets.
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Patrick Gilles et Dorothée Boissier
Yonder : Votre duo repose sur une forme d'opposition créative assumée. Mais concrètement, comment se répartit le travail entre vous deux ?
Dorothée Boissier : Depuis une dizaine d'années, il y a un capitaine à bord sur chaque projet. Et c'est Patrick. Je suis le vent qui souffle dans les voiles dans une direction ou dans une autre, mais c'est lui qui tient la barre. Il est véritablement le directeur artistique, il crée les projets, les suit, prend les décisions avec les équipes. Nous échangeons beaucoup en off, au démarrage, à des moments-clés. Je peux regarder une présentation, me souvenir des premiers dialogues avec le client, donner mon avis. Mais lui est dans le développement quotidien.
Et quel est votre rôle ?
Nous définissons les grandes lignes ensemble. Mon rôle, c'est un peu d'être l'agitatrice de Patrick. J'aime beaucoup les mots, j'aime écrire, décrire un projet. Lui le retranscrit en images. Je suis un peu un invité, je donne mon avis, je le challenge et lui finit par trancher. Un projet a besoin des deux. Il faut parfois pouvoir raconter une histoire, décrire quelqu'un qui circule dans un espace, qui observe, qui s'assoit. Cela passe plus facilement par les mots. Ensuite vient la traduction dans les volumes, les matières, le mobilier. Nous n’avons pas les mêmes médiums d’expression. Nous sommes co-scénaristes. Je parle plus facilement, tandis que son domaine d’expression c’est le dessin. C’est en cela que nous sommes complémentaires.
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Le projet du restaurant Cristal Room © Cai Yunpu
Vous travaillez aussi bien pour des particuliers que pour de l'hôtellerie. Dans lequel de ces domaines prenez-vous le plus de plaisir ?
L’objectif est très différent. Un particulier, vous devez satisfaire une personne. Un hôtel, vous devez satisfaire tout le monde. Dans les deux cas, vous avez un budget et un cahier des charges. Mais dans un projet privé, vous avez souvent un seul interlocuteur. Dans un hôtel de luxe, vous avez des dizaines d'intervenants, plusieurs décideurs, une marque, des contraintes financières importantes et des enjeux de rentabilité. Un intérieur privé doit servir quelqu'un pour longtemps. Un hôtel doit accueillir tout le monde, procurer du bien-être et rester rentable. Les questions ne sont donc pas du tout les mêmes.
Peut-on pousser plus loin la créativité dans l'hôtellerie ?
Nous dessinons les hôtels avec la même exigence que les résidences privées. Nous espérons qu'ils vont durer très longtemps et bien vieillir. Les projets publics représentent des investissements considérables donc nous essayons de faire en sorte qu'ils soient marquants sans devenir datés au bout de trois ou quatre ans parce qu'ils auraient suivi une mode passagère.
C'est peut-être pour cela qu'il y a chez vous une forme de classicisme mêlé à quelque chose de très contemporain ?
Nous essayons surtout de comprendre l'histoire artistique du pays dans lequel nous travaillons. Que ce soit au Maroc, en Italie, en France ou aux États-Unis, nous ne racontons pas la même histoire. Nous ne rencontrons pas les mêmes cultures, les mêmes habitudes de vie, ni les mêmes sensibilités. Chaque projet est l'occasion de décliner et réinterpréter tout un vocabulaire existant.
Qu'est-ce qui fait selon vous la singularité de Gilles & Boissier parmi tous les studios d'architecture intérieure ?
Je pense que nos espaces sont très travaillés dans leur architecture avant même d'être décorés. Nous prenons énormément de plaisir à travailler ce que j'appelle la coque du projet : la hauteur sous plafond, la largeur des pièces, l'emplacement des portes, la manière de dessiner les circulations. Tout cela relève de l'architecture intérieure, on passe beaucoup de temps à faire des plans. La décoration vient ensuite. Si vous regardez nos projets, l'architecture intérieure est toujours très présente, c'est une colonne vertébrale. Ensuite, les meubles viennent jouer leur rôle. Ce sont un peu les bijoux, les chaussures, les accessoires qui complètent une silhouette.
Parmi vos différents projets, quel est celui qui vous ressemble le plus ?
Le Baccarat Hôtel à New York parce qu'il illustre bien ce dialogue entre des univers très différents. Vous avez d'un côté Baccarat, une cristallerie française du XVIIIe siècle où l'on souffle encore le verre à la bouche. De l'autre, New York, son énergie, sa verticalité, son désir de grandeur. Sur le papier, ces univers semblent opposés. Tout l'enjeu consistait à les faire dialoguer. Le projet a aujourd'hui dix ans et c'est très satisfaisant de voir qu'il est toujours aussi vivant et pertinent.
Vous dessinez une grande partie du mobilier. Est-ce systématique ?
Presque toujours. C'est un peu comme un costume sur mesure. À La Réserve, un hôtel de luxe à Florence, par exemple, nous avons dessiné environ 70 % du mobilier. Le reste est constitué de pièces chinées. C'est possible parce qu'il s'agit d'un établissement relativement intime composé de six appartements.
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La living room de l’hôtel La Réserve à Florence © La Réserve
Dans un hôtel de cent chambres ou plus, cela devient beaucoup plus compliqué. Par exemple au Mandarin Oriental à Marrakech, il n’y a pas de meubles chinés tout comme dans le prochain que nous réalisons à Rome pour le même groupe, nous dessinons tout le mobilier.
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Le Mandarin Oriental à Marrakech © Saad Tazi
L'art est une constante dans votre travail. Comment l'intégrez-vous ?
Dès les premières images, nous intégrons déjà un type d'art. Ce ne seront pas forcément les œuvres qui seront retenues à la fin, mais cela donne déjà une coloration au projet. Pour les pièces majeures, ce sont très souvent des commandes passées très en amont à des artistes, pensées pour le lieu, sa colorimétrie, ses proportions. Nous collaborons régulièrement avec François Houtin et puis nous avons fait travailler par exemple Eva Jospin au Baccarat, et d'autres artistes parfois moins connus du grand public. Ce n’est pas très nouveau, tout le monde le fait maintenant, mais c’est vrai que nous le faisons depuis toujours, même avant d’avoir notre agence. Le dialogue entre les époques à toujours existé dans notre approche et ce mélange d’artistes qui ont des expressions très différentes nous a toujours plu.
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L'art au showroom © Montaigne
Aujourd'hui, l'art est devenu un argument de vente dans l'hôtellerie. Quel regard portez-vous sur cette évolution ?
Je crois surtout que nous revenons à quelque chose qui existait déjà dans les années 1920 et 1930. À cette époque, les artistes fréquentaient les maisons, les résidences, les hôtels. Ils passaient parfois plusieurs mois dans un lieu, réalisaient une peinture, intervenaient sur un mur, laissaient une trace. Nous avons besoin de retrouver cela. Nous avons besoin d'histoires, nous avons besoin d'âme. Nous passons énormément de temps devant des écrans aussi nous avons besoin de retrouver la main de l'homme, de sentir qu'une œuvre a été pensée et fabriquée par quelqu'un.
Vous ne considérez donc pas l'art comme un simple élément décoratif ?
Pas du tout. Et d'ailleurs nous faisons très attention à ne pas être bavards. Nous ne mettons pas des œuvres partout simplement pour en mettre. Où est-ce que le regard en a besoin, ce que cela apporte dans la pièce. Axel Vervoordt le faisait très bien, il savait où il fallait placer un objet, une sculpture ou un tableau.
Parlons de la lumière. Elle joue le même rôle qu'un matériau ?
C’est essentiel. Nous sommes constamment en train de nous demander quelle est la lumière idéale. Faut-il éclairer un vase ? Faut-il laisser une zone dans la pénombre ? Personnellement, j'aurais parfois envie de ne mettre aucun spot nulle part. Mais lorsqu'il n'y a aucun accent lumineux, un intérieur peut devenir un peu triste. Nous utilisons beaucoup de lampadaires, d'appliques, de suspensions, des éclairages au sol qui viennent lécher un mur que nous avons dessiné. La lumière doit accompagner l'architecture, jamais la dominer.
Vos matériaux de prédilection en ce moment ?
Nous aimons beaucoup les contrastes. Nous avons récemment travaillé le laiton fondu pour la boutique Moncler des Champs-Elysées : imaginez de très grandes plaques de laiton soumises à une température extrêmement élevée, le métal commence à se transformer, presque comme une matière volcanique.
Le résultat est très surprenant. Nous aimons aussi prendre des matériaux extrêmement nobles et les malmener un peu. Des boiseries en chêne clair très classiques vous tapissez toute la pièce d'un mètre de peinture goudron noir directement sur la moulure. Un marbre peut être parfaitement poli puis attaqué pour retrouver une texture presque rocheuse. Le contraste nous intéresse davantage que la perfection.
Et la couleur ? On vous associe souvent à une palette sobre.
Je crois que nous l'utilisons davantage comme une masse que comme un détail, elle vient comme des aplats. Nous ne sommes pas dans une approche décorative où la couleur serait disséminée partout. Si nous décidons qu'une pièce est rouge, verte ou ocre, alors la couleur prend possession de l'espace, elle devient presque architecturale. Les gens ont souvent davantage de mal avec la couleur qu'avec les matériaux. Dans l'hôtellerie notamment, il faut être prudent, les clients doivent pouvoir se projeter. Cela ne veut pas dire qu'il faut s'interdire quoi que ce soit. Pour l'hôtel de luxe à Rome Mandarin Oriental qui ouvre en 2027, nous réalisons actuellement une pièce très colorée. Mais cette couleur sert une intention précise. Elle n'est jamais gratuite.
Quand vous entrez dans un hôtel en tant que cliente, qu'est-ce qui vous frappe en premier ?
Il y a un instant totalement indéfinissable. Vous poussez une porte et, en une fraction de seconde, quelque chose se produit. C'est ce fameux « waouh » dont tout le monde parle. Vous êtes touché immédiatement, puis seulement vous commencez à analyser. Vous regardez les hauteurs, la lumière, le mobilier, les matières. Mais le premier choc est instinctif. Quand nous dessinons un projet, nous essayons toujours de provoquer ce moment-là. Et ce « waouh » n'est pas forcément spectaculaire. Il peut être extrêmement discret. L'important est simplement que le lieu vous touche puis est-ce que l’on s’y sent bien. C’est une harmonie.
Vous considérez qu'un hôtel doit raconter le territoire dans lequel il s'inscrit ?
Lorsque vous arrivez dans un hôtel, vous venez d'une rue, d'un quartier, d'une ville, d'un paysage. Le passage entre l'extérieur et l'intérieur est très important. À Marrakech, vous êtes déjà entouré par cette architecture de briques, ces teintes rouges, ces textures et lorsque vous entrez dans un hôtel, vous devez continuer à ressentir le Maroc. À New York, c'est autre chose : vous êtes plongé dans la verticalité, la vitesse, la lumière de la ville. À Florence, les fresques, les portes, les palais racontent déjà une histoire. Il faut l'écouter.
Vous travaillez systématiquement avec des artisans et des artistes locaux ?
Autant que possible pour avoir la patte locale. Quand nous avons fait le Four Seasons, un hôtel de luxe à Majorque, toutes les œuvres ont été réalisées par des Majorquins. C’est un prérequis.
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La Formentor Suite © Hospitality Builders
À Marrakech, pour avoir la brique locale, il faut que ce soit l’artisan marocain qui la monte. Parfois nous ne parlons pas la même langue, alors nous dessinons, nous faisons des croquis, nous montrons avec les mains comment une brique doit tourner ou s'assembler pour créer un motif. C'est un dialogue permanent. Chaque pays possède ses savoir-faire, ses matériaux, ses gestes. Nous essayons de nous appuyer sur eux plutôt que de les remplacer.
Vous ouvrez prochainement un show-room à New York ainsi qu’une nouvelle boutique Moncler, c’est une ville qui vous fait envie depuis longtemps ?
Nous travaillons depuis longtemps à New York et j'avais envie d'avoir un vrai pied-à-terre Gilles & Boissier dans cette ville. L'ouverture est prévue dans quelques semaines. C'est un appartement show-room d'environ 350 mètres carrés dans lequel nous montrons notre vision de la décoration, du mobilier, des objets et de l'art. Une manière d'entrer totalement dans notre univers. Quant au flagship Moncler, il ouvrira en septembre et développera près de 3 000 mètres carrés au pied de la boutique Apple de la Cinquième Avenue.
Quel a été votre premier choc esthétique ?
J'ai eu la chance de grandir dans une très belle maison entourée d'œuvres d'art. Pourtant, je ne me destinais absolument pas à ce métier, j’ai fait un bac scientifique puis une classe préparatoire Sciences Po. Et puis je me suis tournée vers l'art et le design parce que j'avais toujours aimé regarder, observer et vivre entourée de belles choses. Je crois que mon regard s'est formé très tôt. Mais attention, lorsque je parle de beauté, je ne pense pas uniquement à des moulures ou à des objets précieux. J'ai aussi beaucoup navigué. Approcher une côte en bateau, voir apparaître progressivement un paysage, une crique, une lumière, cela peut être d'une beauté absolue. La beauté est partout.
Vous semblez très sensible au paysage et aux jardins. Si vous n'aviez pas été architecte d'intérieur, auriez-vous pu devenir paysagiste ?
J'y pense parfois lorsque je visite certains jardins. Mais je ne suis pas certaine d'avoir la patience nécessaire. Les jardins demandent un rapport au temps que je trouve admirable. Il faut parfois attendre très longtemps pour voir pleinement apparaître l’idée de départ. C'est magnifique, mais c'est aussi une forme de sagesse que je n'ai sans doute pas.
Quels sont les lieux que vous aimez retrouver à Paris ?
J'adore La Réserve, un palace parisien discret, presque secret, que je trouve très réussi, c’est Jacques Garcia qui l’a fait. J'aime aussi énormément le jardin du Bristol. Et puis il y a le musée Bourdelle, que je trouve absolument magnifique.
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La chambre Prestige de l’hôtel La Reserve Paris © La Reserve
Et à New York ?
J'adore un tout petit restaurant japonais qui s'appelle Homen, dans SoHo. J'aime beaucoup le Museum of Natural History, notamment ses incroyables dioramas. Je retourne souvent au Carlyle, en plus du Baccarat, bien entendu. J'aime l'univers créé par Ralph Lauren sur Madison Avenue. Et je continue à trouver fascinante la boutique Prada de SoHo imaginée par Rem Koolhaas, c'était l'une des premières boutiques-signatures. Même aujourd'hui, elle reste extrêmement moderne.
Y a-t-il un architecte que vous admirez particulièrement tous les deux ?
Geoffrey Bawa (1919-2003). Nous aimons énormément son travail. Ses maisons créent un dialogue magnifique entre l'intérieur, le jardin et le paysage. Cette relation entre architecture et nature est quelque chose qui me touche profondément.







