David UkaleqDavid Ukaleq, Le samedi 23 mai 2026
Grand angle

Jungfrau : voyage au sommet mythique de la Suisse à 4158 mètres

La Jungfrau, sommet mythique des Alpes suisses culminant à 4 158 mètres, fascine par la puissance de ses paysages et l’audace de son histoire ferroviaire. À ses pieds, le Jungfraujoch offre l’une des expériences de montagne les plus spectaculaires de Suisse entre tunnels creusés dans la montagne, vues vertigineuses et panorama sur le glacier d’Aletsch.
  • La Jungfrau (gauche), le Jungfraujoch et le sphinx (centre) ; au premier plan le Jungfrau firn et Snow Fun. © Jungfraubahnen
    La Jungfrau (gauche), le Jungfraujoch et le sphinx (centre) ; au premier plan le Jungfrau firn et Snow Fun. © Jungfraubahnen
  • Vue aérienne du © Romantik Hotel Schweizer Hof, à Grindelwald
    Vue aérienne du © Romantik Hotel Schweizer Hof, à Grindelwald
  • Le point de vue depuis le Jungfraujoch DB © Yonder
    Le point de vue depuis le Jungfraujoch DB © Yonder
  • Descente en tyrolienne au-dessus de l'aire récréative de Snow Fun © DB / Yonder
    Descente en tyrolienne au-dessus de l'aire récréative de Snow Fun © DB / Yonder
  • Les gorges de Grindelwald, façonnées par des milliers d'années d'érosion glaciaire. © Schweiz Tourismus
    Les gorges de Grindelwald, façonnées par des milliers d'années d'érosion glaciaire. © Schweiz Tourismus
Trains, funiculaires, capsules propulsées à l’air comprimé doivent permettre au visiteur de rejoindre le sommet de la Jungfrau

Une montagne mythique et une prouesse d’ingéniérie

La Jungfrau, même si cela ressemble à un cliché, est bel et bien un lieu de tous les superlatifs. C’est d’abord un des sommets (4158 m) les plus célèbres de Suisse, bien visible depuis le fameux resort d’Interlaken et la région à qui il a donné son nom. Avec ses voisins l’Eiger et le Mönch, deux autres "4000" des Alpes bernoises, ils forment un mur abrupt dominant le plateau suisse, et la Jungfrau a longtemps gardé une réputation d’inaccessibilité. 

C’est précisément cette difficulté à vaincre le massif qui, dans la seconde moitié du XIXe siècle, stimule l’imagination des entrepreneurs. Les projets s’enchaînent : trains, funiculaires, ou même capsules propulsées à l’air comprimé doivent permettre au visiteur de rejoindre le sommet de la Jungfrau à travers des tunnels. Malgré le sérieux des ingénieurs, comme un certain Maurice Koechlin, à qui l’on doit notamment la structure métallique de la Tour Eiffel, aucun projet ne voit le jour... jusqu’à ce que l’industriel suisse Adolf Guyer-Zeller obtienne une concession pour un train à crémaillère reliant le col de kleine Scheidegg  (2061 m) au sommet.

Les travaux commencent en 1896 mais, suite à plusieurs accidents meutriers et faute de financement suffisant, la construction s’arrête en 1912 au Jungfraujoch, le col qui sépare la Jungfrau du Mönch. La ligne de chemin de fer n’atteindra jamais le sommet de la Jungfrau. Il n’empêche, elle culmine, excusez du peu, à 3454 m, ce qui fait de la gare terminale l’une des plus élevées du monde. Encore aujourd’hui, elle détient le record d’Europe. Avec un million de visiteurs par an, c’est l’attraction touristique la plus prisée des Alpes (à titre de comparaison l’Aiguille du Midi a 500 000 visiteurs). 

Un succès qui s’explique par la vue prodigieuse que le Jungfraujoch offre dans la direction opposée à celle d’Interlaken : il domine le glacier d’Aletsch, le plus long glacier d’Europe, auquel nous avions consacré un précédent article. Alors que ce dernier était centré sur ce qui constitue, en gros, le dernier tiers du glacier (accessible depuis le domaine d’Aletsch Arena), le Jungfraujoch se situe juste au-dessus de se partie haute, son bassin d’accumulation. 

 

De Grindelwald à Kleine Scheidegg / Eigergletscher

Pour beaucoup de touristes qui viennent visiter la Jungfrau, le lieu de séjour le plus évident est la petite ville de Grindelwald (1034 m) qui, comme on le verra, est particulièrement bien reliée. C’est ici aussi que je vais passer la plupart de mes nuits. Sachez toutefois que la capacité hôtelière y est plus limitée qu’à Zermatt, autre haut lieu touristique des Alpes suisses, de sorte que les prix y sont encore plus élevés ! 

Me sachant sensible à l’altitude, j’ai décidé de passer une première journée en altitude afin de m’acclimater. Pour monter sur le «toit de l’Europe»,  il fallait, jusqu’à récemment, rejoindre le col de Kleine Scheidegg par le train à crémaillère de la Wengernalpbahn, qui redescend ensuite en direction de Wengen et Lauterbrunnen. C’est, d’après le site, le train à crémaillère le plus long du monde ! Pour cette raison, Wengen et la vallée de Lauterbrunnen représentent deux autres possibilités de séjour à des prix plus modérés que Grindelwald. Mais, depuis 2020, la ligne de train au départ de Grindelwald est maintenant doublée par des télécabines tri-câbles ultra-modernes, avec une capacité énorme de 2000 personnes à l’heure. Deux avantages : un temps de trajet plus court (15 min au lieu de 24 min pour le train) et des rotations en continu. En réalité, ce dernier avantage est un peu illusoire car le terminal des télécabines est à un kilomètre et demi de la gare de Grindelwald. Et à moins de s’y rendre à pied ou en voiture, la fréquence des trains qui la desservent n’est pas plus élevée que celle du train qui monte au Kleine Scheidegg.

  • Le téléphérique reliant Grindelwald à la station d’Eigergletscher. ©Jungfraubahnen
    Le téléphérique reliant Grindelwald à la station d’Eigergletscher © Jungfraubahnen
Des millénaires d’érosions glaciaires ont toutefois laissé d’impressionnantes gorges

L’arrivée au Grindelwald Terminal est un choc. C’est bien simple, on dirait un terminal d’aéroport ! Supermarché, magasins de sport et de souvenirs, boutique d’horlogerie. Même les Suisses à qui j’ai eu l’occasion de parler sont surpris par ce qui leur apparaît comme une certaine démesure. Mais il faut reconnaître que tout y est réglé... comme une horloge suisse. Les télécabines 10 places nous emmènent tout en douceur à la station Eiger Express, juste à l’entrée du tunnel. Sur notre gauche, la célèbre face nord de l’Eiger, l’une des parois verticales légendaires pour leur difficulté. La station se trouve directement à l’entrée du tunnel, un peu au-dessus du Kleine Scheidegg.

  • La station aujourd'hui fermée d'Eigerwand. © Jungfraubahnen
  • Le restaurant Eigergletscher avant l'entrée du tunnel. © Jungfraubahnen
  • Le tracé original qui prévoyait une station proche du sommet. © Jungfraubahnen
  • En 1905, on se souciait visiblement moins de sécurité : la sortie depuis la station Eismeer, aujourd'hui réservée aux alpinistes. © Jngfraubahnen

  • Un arrêt express à la station Eismeer permet d’admirer le glacier éponyme. © Jungfraubahnen
    Un arrêt express à la station Eismeer permet d’admirer le glacier éponyme © Jungfraubahnen
     

Le train pour le Jungfraujoch passe toutes les 30 min environ. En principe, la réservation est obligatoire en été ; en pratique, il y a une tolérance et l’heure de départ n’est vérifiée que si le train est plein. Si vous avez du temps, n’hésitez pas à sortir de la station pour admirer le glacier de l’Eiger en surplomb. C’est bien sûr ce dernier qui a donné son nom au lieu-dit d’Eigergletscher et au restaurant qui s’y trouve. Il s’agit d’un établissement historique, qui existe depuis bien plus longtemps que le téléphérique, même s’il a été rénové. Il offre une belle terrasse panoramique. 
 

Un voyage au cœur de la montagne

Et hop c’est parti pour 1100 m de dénivelé ! Il est difficile de s’en rendre compte dans l’obscurité du tunnel mais le train circule d’abord vers l’est, contournant le sommet de l’Eiger avant d’amorcer un virage. Il y avait autrefois plusieurs gares intermédiaires avant celle du Jungfraujoch. Aujourd’hui le train ne fait plus qu’un arrêt de 5 min à la station Eismeer, où on a la possibilité d’aller admirer depuis une galerie adjacente le glacier du même nom, Ischmeer, qui est la variante suisse d’Eismeer, littéralement « mer de glace ». 

Des fenêtres percées dans la montagne offrent une vue spectaculaire sur ce glacier qui descend vers la vallée. Jusqu’à récemment c’était le principal tributaire du glacier inférieur de Grindelwald. Était car il ne subsiste plus aujourd’hui de ce dernier qu’une modeste langue au nord de la Steilstufe (« marche raide ») de Hessi Blatta. C’était pourtant un des glaciers les mieux documentés des Alpes pour la simple raison qu’il descendait autrefois jusqu’à à la ville de Grindelwald ! Au tournant du XVIe siècle il est allé jusqu’à engloutir des maisons et au XIXe siècle il avoisinait encore la ville. Des millénaires d’érosions glaciaires ont toutefois laissé d’impressionnantes gorges, aujourd’hui une attraction touristique spectaculaire, avec ses falaises de 300 mètres ! 

 

  • La vue depuis la station Eismeer. © David Belay
    La vue depuis la station Eismeer © David Belay
     

Pour certains passagers, la station d’Eismeer n’est pas seulement un point photo ou pipi - il y a des toilettes - mais le terminus. Car une porte non marquée donne en effet accès à un petit tunnel humide qui débouche directement... sur le glacier ! La compagnie ne tient pas à communiquer là-dessus pour des raisons de sécurité évidentes : cette sortie est réservée aux alpinistes, qui peuvent notamment rejoindre la Mittellegihütte, un refuge perché sur l’arête nord-est de l’Eiger.
 

Le Sphinx, climax de la visite

Pour nous autres visiteurs ordinaires, le coup de sifflet rappelle le départ du train vers le Jungfraujoch. A l’arrivée on trouve plusieurs boutiques et restaurant. Les touristes européens seront peut être surpris de se trouver, au moins certains jours de l’année, ultra-minoritaires parmi la foule de touristes asiatiques. Il y a même un restaurant indien, Bollywood, pour les nombreux visiteurs du sous-continent qui ont vu le Jungfraujoch dans de multiples scènes de films. Mais, évolution plus récente, les Chinois constituent également un gros pourcentage des touristes. Un parcours de visite à travers un réseau complexe de galeries inclut informations historiques et sculptures sur glace. Mais il y a principalement trois endroits à ne pas manquer : le plateau, partie plane située sur le joch lui-même; la terrasse du Sphinx et la sortie en contrebas vers l’aire récréative de Snow Fun, qui se trouve directement sur le glacier.

La vue du plateau est magnifique mais elle est située un peu en retrait du bâtiment à flanc de montagne. Pour la vue la plus dégagée, il faut prendre l’ascenseur (108 m parcourus en 25 secondes) pour monter au Sphinx. Situé sur l’impressionnant promontoir rocheux dont il a hérité le nom - probablement lié à son aspect quelque peu énigmatique - ce bâtiment devenu "iconique" héberge non seulement une plateforme d’observation pour les touristes, mais plusieurs stations scientifiques. Nos lecteurs amis du Groenland seront sans doute intéressés de savoir qu’un des initiateurs du projet de station scientifique n’était autre qu’Alfred de Quervain, connu entre autres pour sa traversée de l’inlandsis. Disparu prématurément à 48 ans, de Quervain n’a pas vu l’aboutissement de son projet : un article du Temps de 1932 relate l’inauguration de la station en lui rendant hommage. Cinq ans plus tard, elle emménagea dans le bâtiment actuel.

Du Sphinx, la vue est époustouflante. En cette fin d'été, la blancheur immaculée du Jungfraufirn, seulement interrompue çà et là par quelques crevasses, contraste avec la partie basse du glacier à l'aspect un peu grisâtre. Le firn, c'est l'étape intermédiaire entre la neige et la glace. Le Jungfraufirn est ainsi appelé car il constitue une zone d'accumulation du glacier. Plus bas, il converge avec les glaciers tributaires voisins pour former le glacier d'Aletsch proprement dit. A cette distance, la surface de l'Aletsch est difficile à distinguer à l'œil nu mais ce qui lui donne cet aspect en été c'est que la glace et ses structures de surfaces sont exposées : ses nombreuses crevasses et ses moraines centrales dont le tracé permet de visualiser l'écoulement du glacier. En réalité, de nos jours la partie inférieure du Jungfraufirn n'est plus une zone de firn ; non seulement il ne se forme plus de nouvelle glace mais il en fond pendant l'été.  

  • Le point de vue du sphinx quand la neige recouvre encore l’ensemble du glacier. © Jungfraubahnen
    Le point de vue du Sphinx quand la neige recouvre encore l’ensemble du glacier © Jungfraubahnen

 

Du côté opposé, on est étourdi par une vue plongeante sur le petit glacier suspendu de Güggi, pas moins de 600 m plus bas. Les corbeaux tournoient au-dessus du vide et viennent de temps en temps se poser sur les rembardes métalliques pendant que les touristes prennent la pose pour les photos postées en temps réel sur les réseaux sociaux. Si l'on prête attention, on aperçoit à droite la cabane de Güggi, accessible en randonnée depuis la station d'Eigergletscher ; comme on peut s'en douter en voyant où elle est perchée au-dessus du glacier, c'est une randonnée difficile (T4). Plus loin, vous verrez peut être le train de la Wengernalpbahn circuler entre le kleine Scheidegg et Wengernalp, au milieu du paysage tranquille et verdoyant dominé par le Lauberhorn (2472 m). Et tout au fond sur la gauche, on distingue Interlaken.

 
  • Le glacier de Güggi vu depuis le sphinx. @ DB / Yonder
    Le glacier de Güggi vu depuis le sphinx @ DB / Yonder

 

Les shopaholics pourront jeter un œil sur la sélection de montres de luxe de la boutique High Time - oui même à cette altitude on peut acheter des montres - avant de reprendre l'ascenseur. Quelques dizaines de mètres dans un autre tunnel nous amènent alors à l'aire de Snow Fun. On y boit du chocolat chaud au son de la radio pendant que les plus aventureux font la queue pour descendre en tyrolienne. Cette joyeuse ambiance de station de sports d'hiver, qui donne l'impression d'un éternel et rassurant hiver, est néanmoins un peu trompeuse car nous sommes sur un glacier et donc, par définition, sur une surface en mouvement permanent.

Je discute avec l'employée qui, plus bas, vend les tickets pour la luge. Entre deux paiments et rappels de sécurité aux parents qui viennent glisser avec leurs bambins, elle m'explique qu'une grosse crevasse se trouve à proximité mais qu'elle a été bouchée en début de saison. La descente assez raide qui mène de la sortie de la montagne à la piste de luge est artificielle : celle-ci est créée en remblayant de la neige, car le glacier serait autrement trop bas. D'ailleurs, un géologue-glaciologue rencontré par hasard le lendemain me confiera que d'ici quelques années il faudra sans doute aménager une nouvelle sortie.

Pourtant, à cette altitude, le budget annuel de neige est encore positif : il en tombe plus en en hiver qu'il n'en fond l'été. Qu'est-ce qui explique donc que le glacier s'enfonce d'année en année ? Comme nous l'expliquions dans notre article (voir en particulier l'encadré), la glace n'est pas statique : elle s'écoule non seulement en direction de la vallée mais « coule » aussi vers le lit du glacier pour ne remonter à la surface qu'après des décennies passées en profondeur. Or l'accumulation annuelle de neige, désormais fortement réduite, n'est plus suffisante pour compenser ce phénomène. 

  • Le sphinx vu depuis le glacier. Le sphinx désigne à la fois le promontoire rocheux et le bâtiment au sommet. @ DB Yonder
    Le Sphinx vu depuis le glacier. Le sphinx désigne à la fois le promontoire rocheux et le bâtiment au sommet © DB / Yonder



Passer une nuit en haut ? C'est possible ! 

Lorsque le site du Jungfraujoch ouvrit en 1912, il y avait un hôtel qui a fonctionné pendant six décennies... jusqu'à ce qu'il soit détruit par un incendie en 1972. Si l'hôtel n'a jamais été reconstruit, il y a pourtant une possibilité de passer la nuit en haut sans bivouaquer (le bivouac est interdit dans cette zone protégée). Vous serez peut être surpris d'apprendre que le refuge gardé le plus haut des Alpes suisses (3657 m) est aussi curieusement... l'un des plus accessibles ! Et pour cause, il se trouve à 30-40 min de marche environ du Jungfraujoch. De simple marche ? Oui, car bien que l'itinéraire passe sur le glacier, il s'agit d'une piste préparée et sans danger. Attention, en cas de mauvais temps ou d'abondance de neige fraiche, l'accès est officiellement fermé.

Populaire parmi les visiteurs qui viennent simplement y boire un café l'après-midi (se renseigner sur les horaires car elle ferme tôt aux non-résidents), la Mönchsjochhütte est une base priviligée pour les alpinistes qui font, entre autres, l'ascension du Mönch. Pour ceux qui y passent la nuit, le dîner y est excellent et on y sert même des hors d'œuvres. Pas de vue directe sur le glacier d'Aletsch mais, en revanche superbe coucher de soleil sur les sommets environnants comme l'Eiger et le Schreckhorn et, dans l'autre direction, sur les glaciers tributaires du Jungfraufirn. Prévoir des vêtements adéquats car le vent peut souffler très fort sur la plateforme extérieure : le gardien m'a expliqué qu'un record non-officiel de plus 300km/h y a été enregistré. Les derniers mètres de montée, juste avant les escaliers, ont tendance à être très glissants et il faut être bien chaussé.
 

  • Vue aérienne de la Mönchsjochhütte. © Jungfraubahnen
    Vue aérienne de la Mönchsjochhütte © Jungfraubahnen
Bien que cette randonnée ne requiert pas d’expérience préalable, cela ne doit pas faire oublier qu’un glacier n’est jamais un terrain inoffensif

Du Jungfraujoch à Märjelensee en passant pas le refuge de Konkordia : une randonnée glaciaire inoubliable

Un must pour explorer le glacier est de le descendre en crampons, pour rejoindre le site de Märjelen, ce qui représente une quinzaine de km et donc à peu près les 2/3 de sa longueur mais en réalité une proportion plus élevée de sa partie attrayante. La randonnée se fait en deux jours, en passant une nuit dans le fameux refuge de Konkordia. Il est possible de rejoindre un groupe (à partir de 400 francs tout compris) ou, bien sûr, d’embaucher son propre guide (à partir de 600 francs par jour + le prix de la nuit au refuge). L’avantage de la deuxième option est, cela va sans dire, la flexibilité qu’elle offre pour les personnes qui veulent faire les choses à leur rythme et en particulier faire des pauses photos le long du chemin. Nettement plus coûteuse pour une personne seule, elle est intéressante pour un petit groupe d’amis ou une famille.
 

  • Notre cordée sur le Jungfraufirn. © DB / Yonder
    Notre cordée sur le Jungfraufirn © DB / Yonder

 

J’ai quant à moi rejoint un groupe en réservant via le portail outdoor.ch. Après un petit briefing en fin de matinée au café-bar, nous prenons la chemin de la sortie où nous enfilons baudriers et crampons. Le temps est d’abord très nuageux, avec peu de visibilité, et comme nous marchons dans la neige, il est facile d’oublier que nous sommes sur un glacier. Mais rapidement, nous rejoignons une zone crevassée et il faut faire attention. Car bien que cette randonnée ne requiert pas d’expérience préalable, cela ne doit pas faire oublier qu’un glacier n’est jamais un terrain inoffensif.

Les guides, pour qui cela est évident, n’insistent peut être pas toujours assez sur ce point : il est impératif de marcher dans leurs pas au sens le plus littéral. Quand la glace est exposée, les bords des crevasses sont bien visibles mais cela n’est plus le cas quand de la neige est encore présente. Il faut donc observer le ou la guide et enjamber, sans sauter, la crevasse en laissant ses pieds à bonne distance de la partie visiblement ouverte. De la même manière, il faut suivre le guide dans les zig-zag : c’est que la présence d’une crevasse, invisible car entièrement recouverte de neige, est suspectée. 
 

  • Zone de grosses crevasses dans la descente vers Konkordiaplatz. @DB / Yonder
    Zone de grosses crevasses dans la descente vers Konkordiaplatz © DB / Yonder

 

Précédant directement la guide, et n’ayant pu observer mes compagnons de cordée plus dégourdis, j’ai fait les frais d’une telle erreur. Heureusement la corde et le harnais ont fait leur office. Plus de peur que de mal mais mieux vaut malgré tout éviter une telle chute !

La vue se dégage progressivement et la météo nous offre un mélange idéal d’ombre et de lumière. Il s’ouvre entre les nuages une perspective impressionante et la présence d’une autre cordée, un peu plus en aval, donne une idée de l’immensité du glacier. Bientôt, nous arrivons à Konkordiaplatz, cette place de la Concorde glaciaire où se rejoignent le Jungfraufirn, l’Ewigschneefeld et le Großer Aletschfirn, donnant naissance aux deux principales moraines médianes qui courent désormais tout le long du glacier. Après une descente très régulière qui nous a fait perdre plus de 700 m d’altitude, la pente devient beaucoup plus douce et l’altitude au milieu de la " place " est d’environ 2650 m. Il est facile de comprendre pourquoi la grande majorité des groupes font le trajet dans cette direction ! 

Venez et voyez les grandes œuvres de Dieu

Cependant, la partie la plus physique reste à venir. Car si le refuge était situé seulement quelques mètres au-dessus du glacier lors de sa construction en 1877, il se trouve maintenant... quelque 200 m plus haut. Pas de difficulté technique car il y a des escaliers très sûrs d'un bout à l'autre de la montée mais les quelque 110 m et plus de 500 marches à gravir depuis la moraine sont l'équivalent du deuxième étage de la Tour Eiffel.

On a peine à imaginer qu'un tel volume de glace a pu disparaitre pendant une période historique aussi brève. Et pourtant, la fonte ces dernières années a atteint un rythme alarmant, bien supérieur à sa moyenne historique d'1m30/an. Le glaciologue suisse Matthias Huss, directeur du GLAMOS, a mesuré une fonte de 6 m en 2022 et 4,6 m en 2025. Et 2026 s'annonce hélas sous de sombres auspices : le scientifque fait part d'une situation inédite dans  ce tweet en date du 5 mai.
 

  • Notre cordée poursuit son chemin en direction de la Konkordiahütte. @ DB / Yonder
    Notre cordée poursuit son chemin en direction de la Konkordiahütte @ DB / Yonder
     

Le ciel est maintenant presque entièrement dégagé mais c'est la fin de l'après midi et la glace est éclairée par une lumière rasante. Je m'arrête réguliérement pour photographier la surface crevassée du glacier, qui apparaît de plus en plus bleutée, ce qui me permet aussi de reprendre mon souffle entre deux volées d'escalier. Les plus sportifs sont partis en avant, pressés de boire une bière au soleil, tandis que la guide attend les moins entraînés... Le refuge est plein et la clientèle ne pourrait être plus différente qu'au Jungfraujoch : ce sont pour la plupart des Suisses et des Allemands venus pour le week-end. 

Le lendemain matin, il n'y a que peu de temps pour admirer les premiers rayons de soleil sur les sommets environnants. La vue est merveilleuse mais déjà nous encordons avant de nous remettre en chemin. 

  • A la Konkordiahütte dans la lumière du soir. @ DB / Yonder
    A la Konkordiahütte dans la lumière du soir.@ DB / Yonder
     

C'est que la descente ne se fait pas par les escaliers de la veille mais par un chemin en direction sud-sud-est qui nous ramène progressivement sur la moraine. Même s'il n'y a pas de grosse difficulté, certains passages sont exposés et il faut se garder de poser le pied sur les pierres les plus grosses qui sont particulièrement glissantes. Quelques passages sont plus délicats mais la guide veille sur nous. Bientôt nous sommes revenus sur la glace. C'est au bord que le glacier est visuellement le plus intéressant à cause des forces de friction qui entrainent la formation de nombreuses crevasses, aux formes toutes plus étonnantes.

Le temps est aussi clair que la veille au soir et bientôt le soleil tape. Au risque de rappeler une évidence, dans ces conditions la crème solaire est de rigueur car l'altitude et la réflexion de la lumière par la glace assurent une très forte dose d'UV, y compris sur des parties du visage normalement peu exposées. En fin de matinée nous arrivons à Märjelen. Là encore, on s'émerveille des formes fantastiques de la glace à l'approche du bord du glacier. Sur la « terre ferme», les visiteurs sont particulièrement nombreux, à cause de l'accès facile depuis Fiescheralp et de la proximité du petit refuge et très populaire café de Gletscherstube. Mais, je l'avoue, pour moi la magie de la veille et du petit matin ne sont plus là : l'eau qui ruisselle du glacier sous le soleil de midi est un peu déprimante dans ce contexte de fonte massive. Heureusement, le soleil apporte aussi avec lui la promesse d'une belle lumière en soirée. 

Dans le dernier téléphérique du soir, qui monte de Fiescharalp à l'Eggishorn, je suis seul avec l'employé et deux jeunes Suisses. Ils font le Grand Tour de Suisse, un road trip de plus de 1600 km. Ils viennent du col du Grand Saint Bernard et me recommandent avec enthousiasme d'aller voir le glacier du Rhône. Aucun autre touriste. Il faut dire que redescendre à pied prend deux heures et si l'on attend le coucher du soleil, une bonne partie du trajet doit se faire à la lampe frontale. Comme ils sont fatigués par leur voyage, ils préfèrent ne pas attendre la tombée de la nuit. C'est donc seul que je poursuis vers le sommet, à une bonne vingtaine de minutes de la station (sentier T3).  Tout doucement le glacier s'assombrit au fond de son lit pendant que les montagnes sont baignées dans la lumière du soir. Au loin, le bâtiment du Sphinx étincelle. J'imagine le Jungfraujoch maintenant déserté par les touristes. Des gardiens solitaires qui peut-être en arpentent les sombres entrailles. Et les oiseaux qui continuent à planer au-dessus du sphinx, semblant suivre l'injonction qu'on y a inscrite : «Venez et voyez les grandes œuvres de Dieu ! » (Psaumes 66 : 5).

Où loger à Grindelwald ?

Parmi les nombreux hôtels de Grindelwald, j'ai testé le Romantik Hotel Schweizerhof. Cet hôtel 5 étoiles à la montagne situé directement derrière la gare - mais dans le sens de la queue du train lorsqu'on arrive - se compose d'un beau bâtiment historique aux volets rouges et de bâtiments attenants plus modernes dans un style chalet. On a aimé l'ambiance chaleureuse évoquant les grands hôtels d'antan, avec ses moquettes confortables et son bar bourdonnant (boisson de bienvenue offerte).

Les hôtes ont le choix entre plusieurs restaurants : Alpeterrassen qui accueille les hôtes en demi-pension, Schmitte un restaurant gastronomique noté 14/20 au Gault&Millau et Gaststübli qui sert des spécialités suisses dans un cadre au style montagnard particulièrement cozy. L'espace bien-être et spa est très accueillant et inclut une piscine offrant une vue panoramique. J'avais la chance d'occuper une des suites supérieures situées au rez-de-chaussée. A l'intérieur, un très grand salon qui permet sans problème d'accueillir des invités tout en ayant une chambre à coucher et une salle de bains spacieuses. Dehors, une terrasse qui donne sur la vaste pelouse et une vue entièrement dégagée sur l'Eiger. Un luxe incroyable quand on sait le prix de l'immobilier en ces lieux. 

  • Le bar qui s’ouvre sur le lobby. @ Romantik Hotel Schweizerhof
    Le bar qui s’ouvre sur le lobby @ Romantik Hotel Schweizerhof

 

Payer moins cher tout en explorant les environs 

Que les prix soient élevés en Suisse n'est pas exactement un scoop mais, il faut le reconnaitre, le prix de l'aller-retour pour le Jungfraujoch a de quoi surprendre car il est digne de celui d'un billet d'avion. En été, il atteint 249 francs, soit 270 euros pour un adulte. Aïe ! Heureusement, les moins de 16 ans ne payent que 20 francs (non, non, cette fois il ne maque pas de zéro) et il existe pour les adultes de nombreuses possibilités de réduction. Comme il est un peu difficile de s'y retrouver, nous les avons listées pour vous.

1. Être matinal et/ou être sportif
Un aller-retour dans la matinée avec le Good Morning ticket permet d'économiser 20 % mais a l'inconvénient d'être peu flexible. Pour en bénéficier, il faut simplement faire la réservation pour les horaires concernés. Mais pensez aussi que si vous descendez le glacier en crampons, vous n'aurez besoin que d'un aller simple. Il faut toutefois revenir de Fiesch à Grindelwald si on a laissé des bagages dans la vallée.

2. Le Jungfrau Pass
Le Jungfrau Pass est un forfait de plusieurs jours qui permet d'utiliser l'ensemble des infrastructures de la région de la Jungfrau, y compris bateaux et funiculaire à Interlaken. Attention, il n'inclut pas le train pour le Jungfraujoch mais ouvre droit à une réduction de 25 % sur ce dernier en été (et 50 % l'hiver). En revanche, il inclut de manière illimitée le train à crémaillère de la Wengernalpbahn qui relie Grindelwald au col du kleine Scheidegg et ce dernier à Wengen et à la vallée de Lauterbrunnen. Or, on ne saurait insister assez sur l'attrait des randonnées aux environs du Kleine Scheidegg. On peut par exemple rejoindre celui-ci depuis Eigergletscher en moins d'une heure, apercevant le long du chemin l'ancienne hutte de Mitteleggi. L'Eiger Trail, lui, vous fera descendre en 2 à 3h d'Eigergletscher à Alpiglen (environ 6 km et 800 m de dénivelé, difficulté T2), en longeant au plus près la fameuse face nord de l'Eiger. De là il est possible de reprendre le train pour Grindelwald. 

N'oublions pas non plus, dans l'autre direction, au nord de Grindelwald, les télécabines de Grindelwald-First. Le First est une crête qui culmine à 2184 m. Une spectaculaire passerelle de 45 m court au-dessus du vide le long de la montagne (First Cliff Walk by Tissot) et offre une très belle vue panoramique, en particulier sur le glacier supérieur de Grindelwald. C'est aussi un spot privilégié pour les amateurs de sensations fortes avec de multiples activités : Flyer, Glider, Mountain Cart,Trottibike.

Plus dinfos sur le site jungfrau.ch

  • Le domaine couvert par le Jungfrau Pass © Jungfraubahnen
    Le domaine couvert par le Jungfrau Pass © Jungfraubahnen


3. Le Berner Oberland Pass
Ce pass est un peu moins complet que le Jungfraupass pour la région de la Jungfrau mais couvre en revanche la plupart des téléphériques, bus et trains de l'Oberland bernois (prix réduit ou gratuit avec le pass). Il offre comme le précédent une réduction de 25 % en été sur les trajets au Jungfraujoch. Plus d'infos sur le site du pass.

4. Le Swiss Travel Pass
C'est le véritable sésame quand on se déplace en transports en communs en Suisse. Il inclut les trains de la SBB, les cars et transports locaux de manière illimitée, et ouvre droit à une réduction de 50 % sur la plupart des téléphériques. Il est disponible en 2nd et 1ère classe. En ce qui concerne la Jungfrau, il donne accès à 25 % de réduction sur les trains de la Jungfraubahn, y compris la section Eigergletscher-Jungfraujoch. Plus d'infos sur le site swissrailways.com

5. La Swiss Half Fare Card
C'est une carte valable un mois qui donne une réduction de 50 % sur l'ensemble des transports et de nombreux téléphériques. Cela s'applique aussi au Jungfraujoch. Plus d'info sur swissrailways.com

6. Le Jungfrau Summer Pass (pass saisonnier)
Il permet d’emprunter de manière illimitée la plupart des trains, funiculaires, télécabines et bateaux de la région, ainsi que l’ensemble des remontées couvertes par le Jungfrau Pass. Plus onéreux (559 francs), il est surtout le seul forfait incluant l’accès au Jungfraujoch. Un investissement vite amorti dès lors que l’on prévoit d’y monter au moins deux fois. Plus d’informations sur le site officiel jungfrau.ch 

 

Pratique

Randonnée glaciaire du Jungfraujoch à Fiescheralp avec nuit à la cabane de Konkordia.

À partir de 395 francs (430 euros) par personne. 

Nuit incluse mais location du matériel en sus.

Réservation et infos sur outdoor.ch

Pratique

Romantik Hotel Schweizerhof

Swiss Alp Resort 1
3818, Grindelwald, Suisse

Prix à partir de 430 francs (470 euros) la nuit pour une chambre double.