Emmanuelle DreyfusEmmanuelle Dreyfus, Le vendredi 06 novembre 2026 Céline Dassonville Relu par Céline Dassonville
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Interview de Vincent Darré : «Le bon goût me fait peur quand il devient une règle»

De la mode aux décors surréalistes, Vincent Darré cultive un univers où le théâtre, l’art et les souvenirs d’enfance composent des intérieurs hauts en couleur. Avec Le Magnifique, nouvel hôtel parisien inspiré par le Montparnasse des artistes, le décorateur signe une ode à l’extravagance et revendique un goût assumé pour le kitsch, loin de l’uniformité hôtelière.
  • Vincent Darré : « Le bon goût me fait peur quand il devient une règle » © Christophe Bielsa
    Vincent Darré : « Le bon goût me fait peur quand il devient une règle » © Christophe Bielsa
J’étais devenu trop cynique, je savais immédiatement à quoi une chose faisait référence

Nommé parmi les cinq finalistes du Prix EquipHotel x Yonder 2026, Vincent Darré a connu une première vie dans la mode, aux côtés de Karl Lagerfeld chez Fendi, puis chez Moschino et Ungaro, avant de changer de décor sans vraiment changer de personnage. Dandy assumé, amoureux du théâtre, du surréalisme et des mélanges improbables, il a troqué les silhouettes contre les intérieurs en fondant Maison Darré en 2008. Depuis, il imagine des lieux comme des scènes où Cocteau, Picabia, les souvenirs d’enfance et les nuits du Palace peuvent se télescoper joyeusement. Au Magnifique, nouvel hôtel près de la gare Montparnasse de la rue de la Gaîté, il compose un Paris fantasque, coloré et résolument à rebours de l’hôtellerie standardisée. Rencontre avec un décorateur qui préfère le mauvais goût à la monotonie.

  • Vincent Darré à l’hôtel Le Magnifique © Christophe Bielsa
    Vincent Darré à l’hôtel Le Magnifique © Christophe Bielsa
     

Yonder : Vous avez travaillé pendant près de vingt ans dans la mode. À quel moment avez-vous compris que l’espace vous intéressait davantage que le vêtement ?

Vincent Darré : Adolescent, je voulais être décorateur et costumier pour le théâtre, l’opéra et le cinéma. Dans les années 1980, la mode était… à la mode ! Je faisais des robes pour mes amis pour sortir au Palace, tout le monde me disait : « Tu es doué pour la mode. » J’ai travaillé six ans avec Karl Lagerfeld chez Fendi, avant d’aller chez  Moschino et Ungaro en tant que directeur artistique. Mais j’avais en tête un projet personnel qui mélangerait le design, la décoration et la mode, comme une sorte de laboratoire pour développer mon univers. A la fin d’Ungaro, j’ai compris que la mode était en train de devenir plus industrielle, moins créative. Je me suis rendu compte que je n’avais plus rien à dire avec le vêtement. Pour créer, il faut garder une part d’enfance et une certaine naïveté vis-à-vis de son propre travail. J’étais devenu trop cynique, je savais immédiatement à quoi une chose faisait référence, à quoi elle ressemblait… En décoration, au contraire, je me suis remis à dessiner sans réfléchir. J’ai donc ouvert la Maison Darré en 2008. Il faut être inconscient pour partir d’une page blanche.

Votre univers est immédiatement identifiable : le surréalisme, la couleur, la théâtralité une certaine extravagance… Est-ce que cette signature maximaliste ne risque pas de vous enfermer ?

Non, parce que je n’aime pas me répéter. Chaque endroit est un nouveau décor, donc une nouvelle création. Évidemment, quand les gens me disent : « On reconnaît tout de suite ce que vous faites », je le prends comme un compliment. Avoir son propre univers est assez rare. Ce que je réalise aujourd’hui vient beaucoup de mes rêves d’enfant. Par exemple, certains arbres avec des nuages que j’ai imaginés pour l'hôtel 4 étoiles Le Magnifique font référence à des photographies d’expositions surréalistes des années 1920 ou 1930 que j’avais découvertes autrefois. C’est ce qui est agréable dans notre métier, de pouvoir un jour réaliser ou réinterpréter quelque chose qu’on a découvert des années auparavant.

Je peux aussi faire des choses beaucoup plus classiques. J’aime les exercices de style. Pour moi, chaque projet est un scénario de film. J’ai sans doute moins de projets que d’autres décorateurs dont l’écriture est plus facilement adaptable. Mais je ne me sens pas enfermé.

 

 

Ce qui m’intéresse, c’est d’arriver, malgré toutes ces règles, à créer un endroit qui soit excentrique tout en restant chaleureux

Le Montana et L’Aventure montrent justement deux facettes assez différentes de votre travail…

Oui, complètement. Au Montana (Paris 6e), j’ai imaginé six suites, une par étage, toutes différentes, avec des univers très marqués, du Montparnasse des années 1930 aux années 1970. C’était très excentrique, très lié à Saint-Germain et à son imaginaire. Pour L’Aventure (Paris 8e), j’ai travaillé sur quinze chambres et suites, là encore toutes différentes, mais avec une base plus classique, autour de l’esprit haussmannien et d’un Paris plus bourgeois, que j’ai ensuite bousculé avec mes références et mes couleurs. C’est ce que j’aime, chaque projet doit raconter une histoire différente.

  • Hôtel L’Aventure © Mathieu Salvaing
    Hôtel L’Aventure © Mathieu Salvaing
     

L’hôtellerie impose beaucoup de contraintes : fonctionnalité, solidité, confort, résistance… Est-ce que cela oblige à contenir votre imagination ?

Au contraire, les contraintes deviennent des idées. Dans un hôtel, tout doit évidemment être beaucoup plus résistant. Une tête de lit, un fauteuil, un robinet : il faut imaginer ce qu’ils vont subir ! Mais ces contraintes sont amusantes parce qu’elles vous obligent à aller plus loin. Même la salle de sport, qui est souvent l’endroit le plus triste d’un hôtel, je voulais qu’elle soit drôle. J’ai imaginé quelque chose de gréco-romain, avec une marqueterie de feuilles de marbre. Et la piscine d'hôtel est pensée comme un véritable décor mythologique en mosaïque. Ce qui m’intéresse, c’est d’arriver, malgré toutes ces règles, à créer un endroit qui soit excentrique tout en restant chaleureux.

Pour Le Magnifique, peut-on parler de carte blanche ?

Totale ! Et c’était même parfois Jacques Blanc - le propriétaire, déjà à l’origine du Bellechasse décoré par Christian Lacroix - qui me poussait à en faire davantage. Quand je lui proposais quelque chose de plus simple, il me disait : « Non, non, je veux du Darré ! » J’ai déjà eu carte blanche sur d’autres projets, notamment au Montana, mais ici ce qui était amusant c’est l’échelle car il y a  62 chambres ! Ce qui est formidable, c’est quand les gens comprennent votre travail et vous incitent à pousser encore davantage le projet. Et j’ai même trouvé le nom, Le Magnifique. Alors forcément, j’y suis très attaché, c’est mon petit chef-d’œuvre. J’ai tout dessiné, à part les papiers peints des couloirs et les tabourets des chambres que nous avons chinés.

Je n’ai pas peur du mauvais goût. La surenchère ne m’effraie pas lorsqu’elle a une raison d’être

Vous dites avoir presque tout dessiné. Mais Le Magnifique est aussi le résultat d’un travail avec de nombreux artisans…

C’est quelque chose qui compte beaucoup pour moi. J’aime travailler avec des artisans parce qu’ils permettent de transformer mes dessins en réalité. Jane Martine Brossier a travaillé sur les céramiques peintes, Joëlle Dagher sur certaines fresques, notamment les ciels, Erwan de Renversé sur les céramiques, les plâtres et les mains, Alexandre Poulaillon sur les toiles peintes dans les chambres, Solange Godard sur la peinture décorative, Véronique Batteux sur les abat-jour… Tout est fait sur mesure. Je pars toujours de mes aquarelles, qui peuvent sembler assez naïves, mais je veux qu’à la fin le lieu ressemble vraiment à ce que j’avais dessiné. Et d’ailleurs, certaines sont accrochées dans l’escalier qui mène à la piscine et au salon.

  • Hôtel Le Magnifique © Christophe Bielsa
    Hôtel Le Magnifique © Christophe Bielsa
     

Le Magnifique concentre un nombre vertigineux de références : Cocteau, Picabia, Chirico, le surréalisme, le baroque italien, Matisse, le théâtre… Comment évite-t-on l’effet catalogue ?

Je crois que la cohérence vient de celui qui fait le projet. Mon fil conducteur, c’est peut-être une certaine joie de vivre et une certaine légèreté. Et comme au théâtre, où le décor change d’une pièce à l’autre, je n’ai aucun problème à mélanger les références. Il faut également partir du lieu, c’était d’ailleurs un ancien théâtre, les Milles Colonnes, et de sa configuration. Et comme certaines pièces sont basses de plafond, il fallait inventer des trompe-l’œil, créer du mouvement. Et puis je n’ai pas peur du mauvais goût. La surenchère ne m’effraie pas lorsqu’elle a une raison d’être. J’ai un goût bizarre et le kitsch ne me fait pas peur.

Jean Cocteau revient souvent parmi vos références. Qu’est-ce qui vous attire chez lui ?

Parce que c’est un touche-à-tout. Il écrit, dessine, fait du cinéma et du théâtre… C’est mon modèle ! Je dessine les imprimés, les tapis, les tissus, les motifs. Cela vient sans doute de la mode, où le textile et le dessin sont essentiels. Au départ d’un projet, je fais toutes mes aquarelles et mon associé Pierre Chevalier joue ensuite un rôle essentiel pour transformer tout cela techniquement, avec l’équipe, les plans, les 3D… Mais l’aquarelle reste le point de départ. J’ai dessiné tellement de choses… et finalement, une chaussure et une chaise partagent un point commun essentiel : il faut pouvoir tenir dessus !

C’est précisément cela qui m’amuse : transformer la réalité. Il faut aussi de l’humour et pas trop de prétention.

Vous dites souvent qu’un lieu est pour vous un scénario. Quel est celui du Magnifique ?

C’est un peu Un Américain à Paris. J’imagine des voyageurs qui arrivent à Paris avec en tête la Rive gauche, Montparnasse, Picasso, les artistes, les bals… et je veux les replonger dans cette époque. Mais je voulais aussi qu’ils voyagent à l’intérieur même de l’hôtel. Chaque étage possède son univers et sa couleur. On passe du Jardin d’Éden aux abysses, de la mythologie à la Voie lactée. Et au dernier étage, on arrive dans le Montparnasse des artistes, où je me suis amusé à jouer au copiste : j’ai dessiné à la manière de Foujita, Fernand Léger, De Chirico, Modigliani… Même dans les chambres, je voulais continuer à raconter des histoires. Il y a des imprimés animaliers, des volières exotiques, des allégories… Une de mes têtes de lit préférées est un hommage à Matisse. Quand on voyage, il faut aussi voyager dans sa chambre. Et je n’aime pas beaucoup les voilages, je trouve cela ringard, alors j’ai dessiné dessus, enfin on a fait reproduire les dessins dessus et quand on ferme les rideaux, la chambre devient comme une petite boîte dessinée.

Il y a aussi dans cet hôtel beaucoup de souvenirs très personnels…

Dans l’entrée, il y a par exemple un hommage à la célèbre brasserie parisienne La Coupole, où j’allais avec mes parents tous les dimanches lorsque j’étais enfant. Les grandes mains sont, elles, un souvenir du Drugstore Saint-Germain, dont le décor avait été imaginé par Slavik. Tout cela appartient à mon enfance. Il y a également des références à mon ami Pierre Le-Tan, avec qui j’ai fait des films et des pièces de théâtre. Les oiseaux renvoient aussi aux colombes de Man Ray. Ce sont souvent des souvenirs qui reviennent et que je réinterprète. Derrière la réception, un rideau rouge dissimule les clés des chambres : ce sont en quelque sorte les clés pour aller au paradis ! Et puis nous sommes rue de la Gaîté, entourés de théâtres.

  • L’hôtel Le Magnifique © Christophe Bielsa
    L’hôtel Le Magnifique © Christophe Bielsa
     

Est-ce important pour vous qu’un hôtel raconte la ville dans laquelle il se trouve ?

Oui, énormément. Quand je voyage, j’aime les hôtels qui ressemblent au pays dans lequel je suis. J’ai trouvé terrible cette époque où l’on avait uniformisé l’hôtellerie : vous pouviez être à Londres, Tokyo, New York ou Paris et entendre la même musique dans le même décor. Récemment, j’ai fait un voyage au Portugal que j’avais découvert enfant avec ma mère en 1974 lors de la révolution des Oeillets et j’avais gardé en mémoire toute cette architecture portugaise, ce baroque qui n’a rien à voir avec le baroque italien. Avec mon compagnon, nous avons refait ce parcours et cherché des hôtels du Portugal qui avaient conservé quelque chose de cette identité : un ancien relais de chasse royal transformé en hôtel, de vieux palaces… C’est cela qui m’intéresse, retrouver une authenticité du pays. Le Magnifique n’aurait pas été le même en Italie. Il est lié à Paris et, plus précisément, à Montparnasse.

Vous êtes né et avez grandi dans ce Paris de la Rive gauche. Cela change-t-il votre manière de travailler sur un hôtel comme celui-ci ?

Je connais ce quartier par cœur, ses musées, ses cafés, ses restaurants, toute cette histoire. Je pourrais faire un guide entier de la Rive gauche ! Il y a encore des lieux qui conservent cet esprit. Le Select, par exemple, reste une vraie brasserie d’autrefois, avec les habitués qui semblent appartenir au décor. J’aime aussi La Méditerranée, avec son histoire liée à Cocteau, ou Le Rouquet, boulevard Saint-Germain. Ce sont des endroits qui ont une identité. On sait immédiatement où l’on est. Pour moi, c’est essentiel.

Finalement, vous pensez davantage comme un décorateur ou comme un metteur en scène ?

Sans doute un peu les deux. Ce qui m’amuse, c’est que, lorsque je fais un appartement, les habitants deviennent les acteurs de leur propre vie. Dans un hôtel, ce sont les clients qui entrent dans le décor et se mettent à le vivre. Moi-même, j’essaie de vivre ma vie comme un film, sinon, à quoi bon ? Aujourd’hui on dit architecte d’intérieur, parfois ensemblier… Moi, j’aime bien le mot « décorateur ». Parce que c’est du décor et que c’est précisément cela qui m’amuse : transformer la réalité. Il faut aussi de l’humour et pas trop de prétention.

Aujourd’hui, on revient vers des univers plus baroques, davantage de mélanges. Le goût change. Et je trouve cela très réjouissant

Peut-on aller plus loin dans un hôtel que chez un particulier ?

Chez un particulier, c’est un véritable dialogue : qu’aimez-vous ? Comment vivez-vous ? Quels objets avez-vous ? Même si, évidemment, quelqu’un qui vient me voir sait à peu près à quoi s’attendre. Il ne m’appelle pas pour faire du minimalisme !

Justement, après des années dominées par le minimalisme et les intérieurs très sages, sentez-vous revenir le goût du décor ?

Quand j’ai commencé, il y avait énormément de beige. Aujourd’hui, on revient vers des univers plus baroques, davantage de mélanges. On ose à nouveau mettre des meubles anciens avec du mobilier des années 1960, rapprocher des époques ou des styles qui n’étaient pas supposés aller ensemble. Le goût change. Et je trouve cela très réjouissant.

  • Hôtel Le Montana © Alexandre Bailhache
    Hôtel Le Montana © Alexandre Bailhache
     

Vous avez aussi beaucoup travaillé sur des clubs avant de vous consacrer davantage aux hôtels. Est-ce une bonne école pour penser des lieux qui doivent être vécus ?

J’ai fait Le Baron à New York, le Montana, le Serpent à Plume… Au Montana, nous avions commencé par la boîte de nuit avant d'en faire un hôtel dans le centre de Paris. À une époque, on ne me proposait même plus que des clubs. C’était amusant, mais je me suis dit qu’il fallait quand même passer à autre chose. Et les boîtes de nuit sont une très bonne école pour les contraintes. Tout doit être extrêmement solide. Les gens montent sur les banquettes avec leurs talons, ils s’accrochent partout… Il faut penser à tout. On n’imagine pas forcément tout ce qu’un décor va subir une fois qu’il est réellement habité.

Vous avez connu les années Palace, une époque où la mode, l’art, le cinéma, la musique et la nuit se mélangeaient beaucoup. Cette porosité vous manque-t-elle aujourd’hui ?

À une époque, tout s’est beaucoup cloisonné. Mais je crois que cela revient. Et j’ai toujours aimé travailler avec des gens qui ne viennent pas forcément de mon métier. Ce qui est joyeux, c’est de collaborer avec des personnes dont on aime et respecte le goût, et qui apportent quelque chose que l’on n’aurait pas trouvé soi-même. J’ai toujours essayé d’avoir des amis dans des univers différents : des artistes, des peintres, des écrivains, des gens de cinéma, des musiciens… Si l’on reste uniquement entre gens du même milieu, cela devient vite ennuyeux.

Qu’est-ce qui vous ennuie le plus dans l’hôtellerie aujourd’hui ?

La froideur. Et surtout l’uniformité. C’est ce qui me paraît le plus triste. J’ai également très peur du « bon goût » lorsqu’il devient une règle. Chez les grands décorateurs que j’admire, même lorsqu’ils travaillaient avec énormément de rigueur, il y avait toujours quelque chose qui détonnait. De l’humour. Une fausse note volontaire. On peut ne pas se prendre au sérieux tout en prenant son travail extrêmement au sérieux. C’est même, je crois, indispensable.

Après la mode, le mobilier, les hôtels, les clubs, les restaurants… qu’avez-vous encore envie de faire ?

Le cinéma et le théâtre m’attirent toujours autant. Après avoir fait les costumes du film d’Arielle Dombasle, Les Secrets de la princesse de Cadignan (2023), nous avons retravaillé ensemble pour l’adaptation en téléfilm du roman de Bernard Henri Levy, Les Derniers jours de Baudelaire, pour lequel j’ai fait la direction artistique et les costumes. En tant qu’adepte de la Côte d’Azur,  j’adorerais aussi faire un hôtel au bord de la mer. J’ai toujours plusieurs projets en même temps, que ce soit du mobilier, des tapis - avec Toulemonde Bochart -, des collaborations diverses…  Il faut se surprendre, sinon, on s’ennuie.

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