Emmanuelle DreyfusEmmanuelle Dreyfus, Le vendredi 05 juin 2026
Interviews

Interview : Necchi Architecture « L'hôtellerie parisienne est trop sérieuse, trop normée »

Fondée en 2021, Necchi Architecture s'est imposé en moins de cinq ans comme l'une des signatures les plus affirmées de la scène parisienne. Leur style, bourgeois et décalé, cinématographique et charnel, assume les anachronismes. Rencontre avec Charlotte Albert et Alexis Lamesta, qui travaillent comme ils vivent : à quatre mains et sans compromis.
  • Interview d'architectes : le duo Necchi Architecture © Ludovic Balay
    Interview d'architectes : le duo Necchi Architecture © Ludovic Balay
Notre champ de références va des années 1930 aux années 1990, sans hiérarchie

Yonder : Avant de créer Necchi Architecture, vous avez chacun fait vos armes dans des studios très différents. Qu'est-ce que ces expériences vous ont apporté ?

Charlotte Albert : Chez Sarah Lavoine, c'était vraiment l'école de la débrouille, j'ai vraiment adoré cette boîte dans laquelle je suis restée 8 ans. Elle n’est pas architecte d'intérieur de formation, donc elle se laisse facilement guider même s’il est difficile de sortir de ses couleurs et de ses codes. Dès la sortie de l’Ecole Bleue (où ils se rencontrent, ndlr)  je me suis retrouvée très vite à gérer des chantiers seule, notamment un hôtel 4 étoiles Accor de 120 chambre sur l’Ile Seguin, c’était très formateur.

Alexis Lamesta : Chez Jean-Louis Deniot, j'ai également géré des chantiers énormes à l'autre bout du monde, j’ai appris à faire des dessins techniques ultra détaillés, acquis une certaine rigueur que je n'aurais sans doute pas développée ailleurs. Cela me sert encore au quotidien. Ensuite, j’ai fait un bref passage chez Fabrizio Casiraghi. En parallèle, avec Charlotte, nous menions des petits projets ensemble, pour des amis et ça se passait très bien, naturellement, sans qu'on ait besoin d'en faire un plan.

  • Le style de Necchi Architecture à l’une des Suites Cinabre © DR
     Suite Cinabre par Necchi Architecture © DR
     

Quel est le projet fondateur du studio ?

C.A. : Sarah Lavoine nous a confié un projet à Saint-Germain-des-Prés. J'étais encore chez elle, Alexis avait déjà quitté Fabrizio.

A.L. : Et il se trouve que ce triplex a fait la couverture du magazine AD. Tout s'est ensuite enchaîné très vite. C'était un projet très seventies, et on a été un peu catalogués. On aime beaucoup les années 1970, mais on ne peut pas nous y réduire. Notre champ de références va des années 1930 aux années 1990, sans hiérarchie. On ne fait pas des projets pour les vendre comme appartenant à une époque.

  • Le style de Necchi Architecture à l’une des Suites Cinabre © DR
    Suite Cinabre © DR
     

Le nom du studio vient de la Villa Necchi Campiglio à Milan, une maison Art déco rationaliste des années 1930 signée Piero Portaluppi. Pourquoi ?

C.A. : Quand on l’a visité la première fois, on a pris une claque de malade. On était jeunes diplômés, on n'avait pas du tout les références des années 1930. À l'école, on baignait dans le modernisme, le béton, Charlotte Perriand, Le Corbusier. L'Art déco, c'était encore un territoire un peu flou. Et en arrivant à Milan pour le Salon du meuble, on est tombés sur cette maison. On y est restés trois heures. Chaque centimètre carré fait l'objet d'une attention particulière : les calepinages, les plafonds en croisillons, les sols. Tout est pensé, sans ostentation. Cela reste une grande influence.

A.L. : Ce qui nous a frappés, c'est aussi cette idée que le design et l'architecture ne font qu'un. Rien n'est séparé. Je pense que cette villa a quelque part développé notre sensibilité.

C.A. : Sans le vouloir, elle nous rattache à cette esthétique. Elle a un côté très bourgeois qu'on aime retranscrire toujours un peu plus décontracté. Ce sont des codes dont on se sert tout le temps.

  • Le style de Necchi Architecture et Monde Singulier © Oracle Paris
    Le style de Necchi Architecture et Monde Singulier © Oracle Paris
     

Vos projets ont beau être tous différents, on reconnaît quelque chose d'immédiatement Necchi notamment avec la laque, les matières brutes, les objets chinés. C'est quoi pour vous la différence entre une signature et un style ?

A.L. : Un style, ça se répète mécaniquement. Une signature, ça vient d'une façon de travailler, d'une rigueur sur les matières, d'une exigence sur les détails. On ne se dit jamais "on va faire du Necchi". On se dit : quel est ce lieu, quelle est son histoire, qu'est-ce qu'il appelle ? La laque revient parce que ça donne une profondeur que peu de finitions permettent. Mais à l'hôtel de Montmartre Luxia, elle sera claire, presque dorée. Ce n'est pas la même laque qu'au Château d'Eau, l'hôtel près de la gare du Nord.

C.A. : On aime la technicité visible comme les cloutages apparents, la belle pommelle qui sont des codes Art déco. On n'aime pas cacher, on assume la technique. Tous ces petits détails font que tout prend sens. Et les objets chinés, c'est fondamental. On ne livre jamais un projet à 100 % en mobilier neuf. Il faut toujours ramener des choses qui ont une âme. C'est ce qui fait qu'on entre quelque part et qu'on se dit que ça a l'air d'avoir toujours été là.

  • Le style de Necchi Architecture à l'hôtel Luxia © Ludovic Balay
  • Le style de Necchi Architecture à l'hôtel Château d'Eau © Ludovic Balay

 

S'il ne devait y avoir qu'un seul architecte d'intérieur, ce serait Jacques Grange pour son génie de mêler les époques sans jamais les confondre

Quelles sont vos plus grandes sources d’inspiration ? 

C.A. : Souvent, on part d'une image de film. Pour l'hôtel 4 étoiles à Paris le Château d'Eau, c'était Fantômas, cette élégance noire, un peu menaçante. Pour le restaurant Chimère, c'était American Gigolo, les intérieurs Armani, ce minimalisme sensuel des années 1980. Alexis fait sans arrêt pause pendant qu'on regarde des films et prend des captures d'écran. Il y a beaucoup de Jacques Tati aussi car il une manière de de filmer les espaces comme des personnages à part entière.

  • Le style de Necchi Architecture à l’hôtel Château d’eau © Ludovic Balay
    Hôtel Château d’eau © Ludovic Balay
     

A.L. : Mon modèle absolu, c'est Yves Saint Laurent. D’ailleurs on aime beaucoup les hôtels inspirés par la mode et les intérieurs de créateurs : Lagerfeld, Tom Ford, Halston, Calvin Klein. Des gens qui ont pensé un monde total, de la robe jusqu'à la pièce où elle est portée. Mais s'il ne devait y avoir qu'un seul architecte d'intérieur, ce serait Jacques Grange pour son génie de mêler les époques sans jamais les confondre. Et pour le Luxia, l'une des références majeures était la chambre de François Mitterrand à l'Élysée conçue par Philippe Starck en 1983, un intérieur conceptuel et radical, pensé comme une provocation au cœur d'un palais de la République.

Comment s'organise le travail à quatre mains ?

A.L. : On est assez complémentaires. Charlotte est plus rationnelle, elle canalise le chien fou que je suis.

C.A. : Le moodboard, le point de départ du projet, nous le faisons toujours ensemble. Ensuite je gère plus l'agence, le sourcing de mobilier, tout ce qui construit l'identité d'un espace avant même qu'on pose un outil. Alexis est plus sur les plans, la technicité, le chantier. Et honnêtement, j'ai peu à peu lâché cette partie-là. En tant que femme dans le BTP, se faire entendre sur un chantier de quinze hommes demande une énergie que je préfère mettre ailleurs. C'est encore un milieu très macho. Les femmes qui gèrent cela seules en agence, je leur tire vraiment mon chapeau. J'ai fait le choix de concentrer mon énergie là où elle compte le plus.

  • Le style de Necchi Architecture à l’appartement 1 du Projet palais Royal © Pied à Terre | Isabel Bronts
    Necchi Architecture, appartement Palais Royal © Pied à Terre Isabel Bronts
     

Résidences hôtelières, hôtels, particulier, vous touchez à tout ces registres. Mais on sent que ce n'est pas avec la même appétence. 

A.L. : Les résidences hôtelières et les hôtels, c'est le même registre, le client veut de l'expérience, pas du rassurant. On peut pousser les curseurs. 

C.A. : Le particulier, c'est une autre histoire. On propose des choses fortes et on dégrade au fur et à mesure : "non, c'est trop sombre, non, ça me fait peur." On arrive à quelque chose de dilué. C'est moins libérateur. J'ai l'impression d'être restreinte.

A.L. : Et la relation psychologique avec le particulier n'est pas évidente non plus. En hospitalité, les contraintes sont budgétaires et de planning, mais jamais créatives.

  • Le style de Necchi Architecture à l'appartement 2 du Projet palais Royal © Pied à Terre | Isabel Bronts
  • Le style de Necchi Architecture à l'appartement 2 du Projet palais Royal © Pied à Terre | Isabel Bronts

 

Le Château d'Eau, votre premier hôtel à Paris 10, vous l'avez décroché comment ?

C.A. : On a tout simplement envoyé un message à Adrien Gloaguen sur Instagram. Nous recherchions à travailler sur de l'hospitalité. Il nous a répondu qu'il avait adoré notre couverture dans AD. On s'est rencontrés et deux mois après on démarrait le projet. Il y a eu un coup de cœur humain, ça compte aussi.

Quel était le brief ?

A.L. : Il voulait quelque chose de plus sombre, de plus adulte que les précédents hôtels qui étaient très colorés, très pop. Et puis Château d'Eau, c'est un quartier qui bouge, un peu sulfureux et beaucoup animé. Un hôtel doit être ancré dans son contexte. Pour un hôtel du 16e arrondissement, on ferait tout autre chose.

  • Le style de Necchi Architecture à l’hôtel Château d’eau © Ludovic Balay
    Le style de Necchi Architecture à l’hôtel Château d’eau © Ludovic Balay
Si un lieu est sombre, on joue le jeu, on l'assume, parfois on l'assombrit encore

Le moodboard convoquait Betty Cartroux, Le Palace, Gainsbourg, YSL, Andrée Putman… Comment on travaille avec autant de références sans tomber dans le pastiche ?

C.A. : Les références sont des points de départ, jamais des destinations. Ce n'est pas parce qu'on pense à Gainsbourg qu'on va mettre une photo de Gainsbourg dans le couloir. C'est une atmosphère, une énergie, une façon d'habiter l'espace.

A.L. : On ne travaille jamais avec une seule référence. C'est le croisement de plusieurs univers qui produit quelque chose de singulier. Un seul moodboard, ça donne du pastiche. Cinq moodboards qui se contredisent un peu, ça donne un projet.

La laque est votre signature la plus immédiate. D'où vient cet attachement, et comment décidez-vous de la couleur d'un projet ?

A.L. : La laque, c'est un matériau exigeant à mettre en œuvre, un rendu net est très compliqué à obtenir. On l'aime pour la profondeur qu'elle donne, pour le fait qu'elle vit avec la lumière. La couleur arrive rarement en premier. Elle vient de l'histoire du lieu, de l'ambiance qu'on cherche, parfois d'une image de film. Pour le Château d'Eau, c'était le noir, la nuit. Pour le Luxia, on est passés à quelque chose de beaucoup plus clair avec le sycomore, la suédine, et une laque claire.

  • Le style de Necchi Architecture à l’hôtel Luxia © Ludovic Balay
    Hôtel Luxia © Ludovic Balay
     

C.A. : On a généralement horreur des imitations. Nous allons toujours privilégier un vrai lino plutôt qu'un faux parquet ou une vraie céramique même basique plutôt qu'un faux marbre. Ce qu'on évite aussi, c'est de corriger la lumière : si un lieu est sombre, on joue le jeu, on l'assume, parfois on l'assombrit encore. Corriger avec de l'artificiel, ça fait quelque chose de faux.

Travailler pour le groupe Touriste, boutique-hôtels accessibles plutôt que palaces, ça bride la créativité ou ça la stimule ?

A.L. : Ça stimule beaucoup plus. On arrive toujours à trouver des alternatives. Si on avait des budgets exorbitants, je ne suis même pas sûr que nous ferions différemment.

C.A. : Typiquement, on va faire une vasque sur mesure dans la salle de bains, un coût plus élevé, mais à côté, on ne va pas aller sur du marbre. Ce n'est d'ailleurs pas notre truc. On ira sur de la céramique, entre guillemets, basique. C'est toujours une question d'équilibre.

  • Le style de Necchi Architecture à l’appartement 2 du Projet palais Royal © Pied à Terre | Isabel Bronts
    Necchi Architecture, Projet Palais Royal © Pied à Terre | Isabel Bronts
     

Le Luxia ouvre en juin. Tout change par rapport au Château d'Eau. Quelles étaient vos inspirations ?

C.A. : La clientèle sera beaucoup plus internationale, des touristes de passage. Il fallait quelque chose de plus rassurant, moins dark. Et puis on avait envie de ne pas se répéter. Le pitch c'était surtout : pas le cliché de l'artiste, du musicien ou du peintre. C'était trop facile.

A.L. : La laque est toujours là, mais beaucoup plus claire. On a beaucoup de sycomore, un matériau qu'on n'avait pas vraiment utilisé jusqu'ici. Et on a joué sur deux partitions dans le même hôtel : les chambres sont claires, enveloppantes, le liège en damier sur les murs et plafonds absorbe la ville. Le spa de cet hôtel à Paris, lui, est full noir : sol, mur, plafond en mosaïque noire avec une fontaine. On adore le noir.

  • Le style de Necchi Architecture à l’hôtel Château d’Eau © Ludovic Balay
    Le style de Necchi Architecture à l’hôtel Château d’Eau © Ludovic Balay
     

Pour les inspirations : la chambre de Philippe Starck pour l'Élysée, Lost in Translation de Sofia Coppola. On voulait quelque chose de plus moderne

Le mobilier prend une place croissante dans le studio. Vous dessinez beaucoup en hôtellerie, vous avez sorti une première collection éditée. Où en êtes-vous ?

C.A. : Au Luxia, on a tout dessiné dans les chambres : l'armoire, le fauteuil, l'applique, le petit tabouret, la tête de lit, la vasque, les liseuses. Cela permet de réduire les coûts tout en apportant une vraie singularité.

A.L. : Et on ramène toujours un peu de bazar, d'objets chinés. On n'arrivera jamais à livrer un hôtel 100 % nouvelle édition ou sur-mesure. On adore chiner, et c'est ce qui amène une âme au projet. L'idée à terme, c'est d'éditer nous-mêmes, sans passer par une galerie. C'est complémentaire : on a des pièces dessinées qu'on peut directement placer sur nos projets. Et cela diversifie l'activité.

  • Le style de Necchi Architecture à la pâtisserie Pauline & Matthieu © Therese Verrat | Vincent Toussaint
    La pâtisserie Pauline & Matthieu designée par Necci Architecture © Therese Verrat| Vincent Toussaint
     

Quand vous entrez dans un hôtel en tant que voyageurs, que regardez-vous en premier ?

C.A. : La salle de bains. J'y suis très attentive, la façon dont elle est dimensionnée, équipée, le soin apporté à la robinetterie. C'est souvent là que tout se révèle, dans les détails qu'on ne voit pas en photo. Et le petit-déjeuner, c'est quelque chose que je trouve absolument déterminant. J'adore l'Hôtel Particulier à Montmartre pour cela, chaque chambre (il n’y en a que 5) est différente, il y a un vrai esprit de maison.

A.L. : Pour moi, ce sont les objets, et particulièrement les livres. Une bibliothèque bien fournie dans un lobby, ça me dit immédiatement que quelqu'un a pensé le lieu au-delà du décor. Et en arrivant : l'odeur, la musique, la façon dont on vous accueille. Quelqu'un qui ne lève pas les yeux de son écran derrière un comptoir, c'est raté d'emblée. Cela dit, nous louons plus de maisons. Nous sommes attirés par les vrais endroits habités, c’est infiniment plus désirable que le hall immaculé avec ses néons blancs et son réceptionniste en uniforme.

  • Le style de Necchi Architecture et Monde Singulier © Oracle Paris
    Monde Singulier, designé par Necci Architecture © Oracle Paris
     

Qu'est-ce qui vous agace dans l'hôtellerie actuelle ?

A.L. : À Paris, il y a une gamme d'hôtels très bien faits, très propres, très bourgeois, et qui se ressemblent tous un peu trop. Trop sérieux, trop normés. Cela manque de folie, d'un côté un peu cracra assumé, d'une vraie prise de risque.

C.A. : Il manque l'expérience sensorielle, la bonne odeur en poussant la porte, la bonne playlist, un vrai parti pris, une énergie.

Si on vous donnait carte blanche, quel projet rêveriez-vous de concevoir ?

A.L. : J’adorerais faire une boîte de nuit, ce serait bien cracra fou. 

C.A. : On parle souvent aussi d’un petit cabanon. À la manière de Le Corbusier : ultra-minimaliste, ultra-fonctionnel, mais avec une vraie sensualité dans les matières. Faire quelque chose de génial à partir de presque rien, une seule chambre, pensée jusqu'au dernier centimètre.