Emmanuelle DreyfusEmmanuelle Dreyfus, Le jeudi 30 avril 2026
Interviews

Michaël Malapert : « Les hôtels génériques sont moins désirables »

Fondateur de Maison Malapert, studio d'architecture d'intérieur parisien spécialisé dans l'hospitalité, Michaël Malapert a imposé une signature reconnaissable entre toutes : celle de la théâtralité au service du sens. Du Boudoir des Muses au Lordy's au Sofitel Baltimore, en passant par Chouchou Hôtel, ses projets partent systématiquement du contexte pour construire une narration. Portrait d’un architecte qui dessine encore à la main et préfère les jardins aux lobbys survoltés.
  • Entretien avec l'architecte Michaël Malapert © Laura Stevens
    Entretien avec l'architecte Michaël Malapert © Laura Stevens
  • Entretien avec Michaël Malapert © Laura Stevens
    Entretien avec Michaël Malapert © Laura Stevens
L’hôtellerie propose sans cesse de nouvelles expériences. C'est vivant, en transformation permanente

Yonder : Vous avez grandi avec un père architecte et une mère davantage tournée vers les médecines douces et le bien-être. Est-ce que ces deux univers vous ont nourri de manière assez évidente ?

Michaël Malapert : Mon père dessinait beaucoup. À l'époque, il travaillait encore sur planches, et cela m'a très tôt initié aux plans, au dessin, à l'attention portée à l'espace. Il nous emmenait aussi visiter des musées, des bâtiments, des lieux qu'il trouvait intéressants. Cela a nourri ma sensibilité. Ma mère, de son côté, travaillait dans les médecines douces. Elle m'a transmis une approche plus holistique : le rapport entre l'environnement, le corps, l'équilibre, la manière dont un lieu agit sur le bien-être. Quand on assemble l'espace et le bien-être du corps, on arrive assez naturellement à l'architecture intérieure. Je n'en avais pas forcément conscience au début, mais avec le recul, il y a une logique évidente.

Au départ, pourtant, vous vous dirigez plutôt vers le design que vers l'architecture intérieure.

J'ai en effet étudié à l'École d'Art et Design de Saint-Étienne, mais j'ai rapidement eu besoin d'aller vers des projets d'une autre ampleur qu'un seul objet. J'avais envie de travailler des ensembles, des usages, des circulations, des atmosphères. Cela dit, ma formation initiale de designer mobilier m'a énormément servi pour la suite.

Vous passez ensuite par un stage chez Philippe Starck. Qu'est-ce que cette expérience a représenté dans votre parcours ? 

À la fin de mes études, c'était passionnant d'entrer dans cette agence où il y avait une énergie très forte, une vraie puissance créative et une image extrêmement marquée. Philippe Starck a imposé un univers très identifiable. C'est quelque chose de fascinant, même si cela peut aussi être un système dans lequel on peut s'enfermer si l'on ne fait que cela toute sa vie. Je n'y suis pas resté très longtemps, donc cela n'a pas entièrement façonné la suite, mais c'était un point de départ important.

Comment êtes-vous arrivé à travailler avec les frères Pourcel, directement après votre stage ? 

Par un ancien collaborateur de Starck, qui s'occupait de leurs établissements. C'est souvent comme ça que les choses se font. Les frères Pourcel avaient alors leurs trois étoiles Michelin et ouvraient beaucoup d’établissements à Bangkok, Shanghai, Marrakech, Londres… Ce sont des projets qui m'ont fait énormément voyager. On a d'ailleurs pu leur reprocher plus tard de s'être dispersés, mais sur le moment c'était extrêmement formateur. J'ai découvert des ouvertures internationales, des contextes très différents, des clientèles variées. Cela m'a beaucoup appris. Au bout de quatre ans, j’ai décidé de monter mon agence. Toujours dans les lieux publics, avec pas mal de restaurants - Mon Coco, Le Delaville, Piccola Mia, Le Frivole, la boutique Cédric Grolet Opéra… Et puis, de plus en plus d'hôtels : cela représente 90 % de notre activité aujourd'hui.

  • La boutique Cédric Grolet Opéra ©

    La boutique Cédric Grolet Opéra © Cédric Grolet

Pourquoi ce secteur vous attire-t-il autant ?

C'est un secteur devenu prescripteur pour beaucoup d'autres univers. Le retail, les bureaux, les espaces publics viennent y chercher des codes, des références, une manière de faire. Ce qui me plaît, c'est que c'est un milieu qui n'a pas cessé de se réinventer, qui a trouvé des choses en cherchant, et qui continue à chercher. L’hôtellerie propose sans cesse de nouvelles expériences. C'est vivant, en transformation permanente, et c'est exactement ce qui la rend aussi regardée aujourd'hui.

Un lieu peut être très réussi mais s'il est mal éclairé, cela peut devenir catastrophique

Vous diriez que la logique d'expérience est née dans l'hôtellerie contemporaine ? 

À mon sens oui. Le vrai basculement a eu lieu au moment où Airbnb est arrivé. Les hôtels ont dû trouver un moyen de ne pas se faire remplacer par l'appartement. Ils ont donc développé autre chose : des bars attractifs, des restaurants désirables, des services, des expériences, une qualité de séjour plus large que la simple chambre. Et finalement, cela s'est inversé : aujourd'hui, ce sont souvent ce type d'hôtels que les gens recherchent en priorité car ils ont envie d'être emmenés quelque part. Les hôtels qui ont une personnalité forte fonctionnent très bien. À l'inverse, les lieux trop génériques, totalement déconnectés de leur contexte, paraissent moins désirables.

  • Le projet Renaissance à Bordeaux ©

    Le projet Renaissance à Bordeaux © Le Renaissance

Vous employez souvent les mots de « théâtralité » et de « mise en scène ». Quelle différence faites-vous entre les deux ?

Dans chacun de nos projets, nous racontons une histoire. Nous analysons le contexte : l'histoire du bâtiment, celle du quartier, les usages, la clientèle, la culture locale. Tout cela nous mène vers un récit. La mise en scène organise ce récit dans l'espace pour qu'il soit bien compris. La théâtralité, c'est encore un cran au-dessus : elle intensifie. Elle permet de faire comprendre quelque chose sans passer par de longs textes explicatifs. Les clients le ressentent immédiatement par les sens, la lumière, la matière, la couleur, les volumes. Le cerveau est directement connecté à ces éléments. C'est un langage universel. Historiquement, les religions, les pouvoirs, les grandes institutions ont toujours utilisé la théâtralité pour transmettre des codes, des valeurs.

Lequel de vos projets illustre particulièrement cette approche ?

Peut-être Le Boudoir des Muses, un hôtel 4 étoiles à Paris. On entre dans cet hôtel du Marais par un grand atrium central, desservi par des coursives distribuant les chambres. L'architecture porte déjà quelque chose de très théâtral. Le lieu a eu plusieurs vies : couvent, théâtre, maison close. Nous avons puisé dans ces trois histoires pour réinjecter des codes dans l'espace. Cela nous a permis de travailler sur des notions a priori opposées : la sensualité d'un côté, la spiritualité de l'autre. Leur rencontre crée une identité singulière et une vraie immersion.

  • Le lobby de l’hôtel Le Boudoir des Muses © Le Boudoir des Muses

    Le lobby de l’hôtel Le Boudoir des Muses © Nicolas Anetson

Vous insistez beaucoup sur le contexte. Un hôtel déconnecté de son territoire vous semble-t-il une erreur de conception ? 

La première chose que nous faisons sur un projet, ce n'est pas dessiner un plan, ce n'est pas essayer l'espace, c'est analyser le contexte. L'idée, c'est que dès son arrivée, le client ait une première sensation de l'endroit dans lequel il arrive. Il me semblerait inimaginable de proposer un lieu sans lien avec son environnement. Pour simplifier, je dis souvent qu'il existe deux écoles. Celle d'un architecte qui arrive avec un style très fort et l'implante partout dans le monde, comme Frank Gehry. Et celle qui commence par analyser le contexte pour proposer une réponse en résonance avec lui, c'est plutôt la démarche de Jean Nouvel. Les deux approches sont intéressantes. Mais moi, je me situe, en toute humilité, clairement davantage dans la seconde.

Qu'est-ce que l'hôtel permet qu'un autre programme immobilier ne permet pas ?

L'échelle, d'abord. Et surtout la multiplicité des fonctions. Un hôtel doit répondre à énormément de besoins dans une même journée : dormir, manger, boire, travailler, se détendre. Cette articulation des usages rend le sujet passionnant pour un architecte d'intérieur. C'est complexe et exigeant. Et c'est ce qui m'a attiré vers ce métier au départ : l'hospitality pousse à chercher, à se dépasser, à inventer des expériences différentes et à surmonter de multiples contraintes d’usage. 

Nous sommes abreuvés d'images en permanence, est-ce que les clients sont devenus plus difficiles à séduire ? 

Nous vivons dans une compétition de l'image, c'est certain. On a parfois l'impression d'avoir tout vu. Ce qui permet encore de se distinguer, c'est de remettre du sens dans le projet. Si un projet raconte quelque chose de juste, développe une cohérence réelle, il sera plus fort qu'un simple décor photogénique. Quand on travaille la théâtralisation d'un espace, on sait bien qu'il sera photographié, on ne peut pas nier que c'est devenu un outil de communication essentiel. Mais cela doit rester la conséquence d'un projet cohérent, pas un objectif plaqué.

  • L’hôtel Le Barthelemy à Saint-Barth ©

    L’hôtel Le Barthelemy à Saint-Barth © Le Barthelemy

Quand vous entrez dans un hôtel, qu'observez-vous en premier ?

La lumière, toujours. Un lieu peut être très réussi mais s'il est mal éclairé, cela peut devenir catastrophique. Dans un hôtel, les mêmes espaces vivent à différents moments : petit-déjeuner le matin, travail en journée, verre le soir, dîner ensuite. Il faut que l'ambiance évolue au fil des heures. La lumière permet de moduler les ambiances. C'est l'outil le plus fondamental de mise en scène. Le mobilier compte, évidemment, mais la lumière vient d'abord.

Vous êtes venu à ce métier pour sa dimension créative. Avez-vous parfois le sentiment de réaliser une œuvre totale ? 

Il y a une dimension créative très forte, mais l'hôtellerie reste un univers extrêmement contraint. Ce sont des lieux publics, utilisés intensément, nettoyés tous les jours, soumis à des normes de sécurité incendie, d'accessibilité, d'entretien. Avant d'ajouter le supplément d'âme, il faut déjà résoudre toutes ces contraintes. C'est moins libre qu'une œuvre d'art, mais la contrainte nourrit aussi la créativité. Et je continue à dessiner à la main car cela laisse davantage de liberté pour l'intuition. Il ne s'agit pas de dessiner comme Léonard de Vinci, mais de garder ce lien direct entre la pensée et le geste, plutôt que de passer par l’ordinateur. 

Quelle place accordez-vous à l'artisanat local dans vos projets ?

Une place croissante. Il faut trouver les bons réseaux, les bons artisans, comprendre les savoir-faire, et cela prend du temps. Mais c'est essentiel. Aujourd'hui, nous travaillons en Grèce, au Portugal, en Espagne, au Maroc… Chaque pays nous ouvre à d'autres cultures et artisanats. Sur le projet de l'hôtel 4 étoiles à Nice Posidonie, par exemple, nous avons collaboré avec une céramiste, un atelier de vitrail local, avec un artiste de la région pour une partie graphique, en sourçant des matériaux sur place. Pour un autre hôtel à Madrid, nous avons travaillé avec des fabricants de cuir de Cordoue, avec des artistes qui ont réalisé des œuvres venant s'inscrire dans l'espace. Cela prend du temps de trouver les artisans et artistes locaux, mais nous les intégrons de plus en plus.

  • Le restaurant de l’hôtel Posidonie à Nice ©
    Le restaurant de l’hôtel Posidonie à Nice en 3D © Axel Hodin
     

Qu'est-ce qui vous lasse dans certaines tendances actuelles du design hôtelier ? 

Une forme de pinterisation. Il sort énormément de lieux, énormément d'images circulent, et les réseaux sociaux créent parfois des boucles esthétiques. Certaines choses reviennent partout, parce qu'elles sont mises en avant en permanence. Je trouve souvent plus de pertinence dans des projets qui se mettent à côté de cela, des lieux plus liés à un territoire, parfois dans des campagnes, dans des paysages, avec une autre temporalité. Ils proposent quelque chose de plus serein et reposant.

Avez-vous envie d'aller davantage vers cette hospitalité liée au paysage ?

Oui, je crois beaucoup à ce développement. Nous avons un projet en Champagne, un hôtel au bord d'un lac, qui va dans cette direction. Il y a là un vrai futur possible : reconnexion avec la nature, proximité, durabilité, rapport plus apaisé au voyage. Prolonger l'expérience hôtelière dans le jardin, dans le paysage, dans la relation au dehors, est un terrain passionnant à explorer davantage. Ce serait un vrai plaisir de travailler plus avec des paysagistes sur des projets à venir.

Quels lieux vous ont personnellement marqué en tant que voyageur ?

J'aime beaucoup les jardins publics, ce sont même les lieux à Paris où je passe le plus de temps. En hôtellerie, j’ai beaucoup apprécié l'hôtel en Provence Baumanière, aux Baux-de-Provence, La Corniche, sur la dune du Pilat, et Le Fife Arms, en Écosse. Ce sont souvent des lieux reliés à un paysage et à des jardins. Encore une fois, c’est pour moi un axe de développement pour l'hospitality qui reste assez peu exploité en local et qui a beaucoup de potentiel. 

Y a-t-il des projets dont vous êtes particulièrement fier ? 

Je suis rarement totalement satisfait. Mais certains ont une résonance particulière avec mon histoire personnelle. Le Boudoir des Muses, par exemple, ce rapport entre sensualité et spiritualité, entre religion et désir, résonne particulièrement chez moi. Le restaurant dans le 16e le Lordy's aussi au Sofitel Baltimore : cet univers de dandy voyageur, avec des objets chinés, une ambiance domestique, un personnage imaginaire que l'on devine à travers les lieux.

  • Le restaurant chic parisien, Lordy's © Francis Amiand
  • Le restaurant chic parisien, Lordy's © Francis Amiand

 

Maison Hamelin également, un hôtel près des Champs-Elysées, à deux pas du Palais Galliera où l'on mêle les codes de la mode et ceux de l'hospitality. Ce sont des thèmes qui me parlent. Mais aucun projet ne résume tout, dans chacun, je vais chercher autre chose.

  • Le projet Maison Hamelin ©

    Le projet Maison Hamelin © Christophe Bielsa

Quelles sont vos influences, au-delà de l'architecture ?

C'est assez classique : l'art, la mode, la photographie, la création en général. Je me nourris beaucoup d'expositions. Récemment, j’ai beaucoup aimé l’exposition de Jean-Michel Othoniel, Cosmos ou les Fantômes de l'Amour, déployée sur dix lieux à Avignon, c'était magnifique. Les Rencontres d'Arles sont aussi un rendez-vous important pour moi. Le théâtre m'intéresse également, même si j'ai sans doute davantage baigné dans l'art visuel que dans le spectacle vivant. En architecture, j'aime beaucoup l'Art déco et aussi les maisons californiennes, pour leur fluidité entre intérieur et extérieur : les revêtements qui se prolongent, les plafonds qui filent, la lumière qui circule. On ne sait plus très bien où l'on est, et brouiller les pistes de la lecture de l'espace, c'est quelque chose qui me plaît.

Vos projets à venir ?

L'hôtel Posidonie à Nice ouvre très bientôt, c’est une maison de famille qui revisite les codes de la Riviera, avec des matières et un artisanat ancrés dans le territoire. Urban Hive à Madrid aussi, où un ancien immeuble de la Telefónica près de l'Opéra se transforme en 150 chambres, avec piscine et bar en rooftop. Nous travaillons ensuite pour le groupe Barrière, sur la rénovation du Grand Hôtel d'Enghien, sur des appartements à Lisbonne et un hôtel de luxe en Albanie à Tirana. Il y a aussi un projet en cours à Athènes et un Sofitel au Maroc. Et bien sûr celui en Champagne, au bord d'un lac, dans lequel je mets beaucoup d'espoir.

  • La piscine de l’hôtel Urban Hive Madrid ©
    La piscine de l’hôtel Urban Hive Madrid en 3D © Axel Hodin
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