Emmanuel Laveran, Le vendredi 16 janvier 2026Studio Jouin Manku : l’agence française qui façonne les plus beaux hôtels du monde
Depuis leur rencontre dans les années 2000, Patrick Jouin et Sanjit Manku ont fait de Jouin Manku l’une des agences d’architecture et de design les plus singulières de la scène internationale. Leur approche sensible et narrative les a conduits, notamment, à repenser plusieurs hôtels emblématiques. Ils ont, par exemple, imaginé les restaurants et le bar du palace parisien Mandarin Oriental et rénovent actuellement le Park Hyatt Tokyo, flagship de la marque américaine où fut tourné Lost in Translation (voir notre article dédié). Ils comptent aussi parmi leurs références la transformation de La Mamounia, le célèbre hôtel de Marrakech et, plus proche de chez nous, la métamorphose des Haras à Strasbourg. Le duo, devenu trio suite avec l’arrivée de Bénédicte Bonnefoi Lacaze, se cache derrière de nombreux autres projets mêlant hôtellerie, art de vivre, gastronomie et design de pointe. Rencontre.
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Patrick Jouin et Sanji Manku ©Adrien Dirand
Yonder : Pour commencer, pouvez-vous revenir sur votre parcours et nous raconter comment l’architecture et le design se sont imposés à vous ?
Patrick Jouin : Parfois, on comprend que l’on est destiné. Quand on est fils de chirurgien, il y a de fortes chances que l’on se tourne vers la médecine… Mon père est artisan, spécialiste de l’usinage des plastiques et des métaux. J’ai hérité de cette appétence pour la technique, la conception et la fabrication, de ce besoin de comprendre comment les choses sont faites. En parallèle, j’ai toujours entretenu un rapport très fort à l’esthétique, à la beauté, à l’idée de soin : soigner, réparer, apporter du beau, en se disant que cela compte. Dès que je vois quelque chose de laid, j’ai envie de le réparer. C’est peut-être une forme d’humanisme. On ne peut pas changer le monde, mais à notre échelle, on peut essayer de faire quelque chose. Chez nous, cela passe par la création.
Yonder : Le fait que votre père soit artisan vous a-t-il attiré très tôt vers ce métier ?
Patrick Jouin : Pas directement, mais cela a donné à mon arc une corde essentielle : savoir comment on fabrique les choses, comprendre les matières, les matériaux, les processus... Quand on est designer, si on ne sait pas comment les choses se font, on devient très vite limité.
Yonder : Et vous Sanjit, comment est né votre goût pour l’architecture ?
Sanjit Manku : J’ai grandi dans une famille indienne, entouré de ma mère, de ma tante et de ma grand-mère. En cuisine, elles avaient cette capacité incroyable à créer quelque chose à partir de presque rien. Cette idée de fabriquer des choses très riches à partir d’éléments très simples tenait du merveilleux. Elles étaient fascinantes. Je me souviens aussi de repas pris avec elles au restaurant. À la première bouchée, le silence s’installait, les regards cherchaient à percer les secrets de la recette. Très jeune, en jouant avec des bouts de bois, je me demandais déjà comment créer quelque chose de fort sur le plan émotionnel. C’est là que j’ai compris la relation entre les mains, les yeux et le cœur.
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Dans les coulisses du Studio Jouin Manku © Emmanuel Laveran
Yonder : Et vous Bénédicte, votre parcours est différent…
Bénédicte Bonnefoi Lacaze : Oui, j’ai fait une reconversion. J’ai travaillé six ans dans la finance, notamment à New York. J’avais une évolution de carrière rapide mais je m’ennuyais. Un jour, je suis allée dîner dans un restaurant que Patrick et Sanjit avaient conçu et je me suis dit : « C’est incroyable ! Qui sont les gens qui conçoivent ce genre de lieu ? » J’ai pris un congé sabbatique, découvert l’architecture intérieure à l’école Camondo, et j’ai compris que j’étais faite pour ça. J’ai fini par rejoindre l’agence presque par hasard, en remplaçant une amie qui faisait un stage pour Jouin Manku à New York. Cela fait quinze ans que je suis là !
Yonder : Quelles sont vos formations ?
Patrick Jouin : Je suis diplômé de l’ENSCI (École Nationale Supérieure de Création Industrielle), puis j’ai passé cinq ans aux côtés de Philippe Starck. À l’époque, l’équipe était très réduite, deux designers et un architecte d’intérieur. Cela a été une expérience difficile mais pendant laquelle j’ai compris l’importance de la culture. Pas seulement la culture du design, mais la culture de la vie. Comprendre ce qu’est un bel hôtel, ce qu’est l’expérience d’un client, la différence entre un verre Baccarat et un verre Saint-Louis… toutes ces choses que j’ignorais avant...
Sanjit Manku : Pour ma part, j’ai étudié l’architecture à Ottawa, au Canada, pendant cinq années fondatrices. On commence ses études comme l’enfant de ses parents, et l’on en sort en tant qu’individu. Bien sûr, j’y ai appris la technique, mais je me suis surtout interrogé sur ce que je pouvais apporter au monde, sur la manière de contribuer. J’aimais aussi beaucoup la confrontation avec les professeurs, la contradiction, le débat autour de la vision même de l’architecture.
Yonder : Comment est née l’agence Jouin Manku ?
Patrick Jouin : L’agence a été créée en 1998. J’ai rencontré Sanjit en 2001, nous sommes devenus associés en 2006, puis Bénédicte nous a rejoints en 2009. Au départ, on faisait surtout du design, puis très vite de l’architecture intérieure.
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© Emmanuel Laveran
Yonder : Votre premier contrat ?
Patrick Jouin : La boulangerie d’Alain Ducasse, en 1999 ou 2000, puis son grand restaurant du Plaza Athénée. On l’a refait trois fois ! C’est là que je suis devenu architecte d’intérieur, même si je n’avais pas étudié formellement cette discipline. Pour moi, il n’y a jamais eu de frontière entre design et architecture intérieure.
Yonder : Comment vous êtes-vous rencontrés, Patrick et Sanjit ?
Patrick Jouin : Sur un énorme malentendu ! Sanjit cherchait simplement un canapé pour dormir à Paris. Un collaborateur a cru qu’un architecte souhaitait travailler avec nous, m’a passé le téléphone et je lui ai demandé son CV. J’ai reçu son book, découvert ses dessins : c’était magnifique. Il est venu à Paris avec l’idée de faire du tourisme et de visiter des pâtisseries… et finalement, je l’ai embauché. Il a commencé à travailler dès son arrivée.
Sanjit Manku : Premier jour à Paris, premières heures… et déjà un travail ! Très vite, on a compris qu’on partageait une sensibilité commune, avec des cultures différentes, certes, mais surtout avec l’envie de créer quelque chose qui n’existait pas encore, de créer un monde nouveau, différent.
Yonder : Comment définiriez-vous votre manière de créer ensemble ?
Patrick Jouin : Il y a cette idée sensible, de rêve, de merveilleux qui n’est jamais très loin. On essaye d’aller au plus profond, on cherche la grâce, toujours avec une dimension positive. On veut toucher le cœur.
Bénédicte Bonnefoi Lacaze : L’important pour nous, c'est de créer des surprises. C’est chouette d'avoir une surprise tous les jours. C'est comme un cadeau. Quelle surprise va-t-on offrir au client ? Même pour concevoir un placard d’hôtel, on se demande toujours : quelle est la surprise ? J’adore cette approche.
Sanjit Manku : On utilise trois mots : grâce, juste et joie.
Patrick Jouin : Dans le processus de création, nous travaillons de manière très cinématographique. Nous imaginons de longs plans-séquences, un peu comme des réalisateurs. Le client devient alors un personnage. Nous anticipons ce qu’il va ressentir en entrant, en s’installant, en vivant pleinement l’espace que nous concevons.
Sanjit Manku : On parle beaucoup d’emotional choreography. La première question que nous nous posons est toujours la même : qu’aimerais-tu ressentir ici ? Et puis là ? Nous cherchons à ce que tout s’enchaîne comme dans un opéra. D’une scène à l’autre, il peut y avoir du silence, du mystère, du glamour…
Patrick Jouin : C’est là que le dessin, au fond, importe peu. Ce qui compte vraiment, c’est l’idée profonde. Comment faire pour que les émotions que nous avons imaginées parviennent à l’esprit du plus grand nombre ?
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© Emmanuel Laveran
Yonder : Concrètement, comment cela se traduit-il dans un projet, par exemple, celui du lounge Air France ?
Patrick Jouin : L’idée, c’est de s’élever, de se préparer à voyager, à voler. C’est quelque chose d’extraordinaire, non ? Tout le projet repose donc sur cette question : comment exprimer le fait que, bientôt, on va voler ? On échange beaucoup autour de ce point, autour de la chorégraphie d’émotions que l’on cherche à créer. D’abord, on s’assure d’être d’accord sur les sentiments que l’on souhaite susciter. Ensuite, seulement, entrent en jeu les formes, les proportions, les matériaux, les types de dessin…
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Lounge Air France ©Jerome Galland
Sanjit Manku : Concrètement, on va chercher à donner l’impression que le mobilier flotte, qu’il n’est pas relié au sol…
Patrick Jouin : L’idée est toute simple, ensuite il faut travailler !
Yonder : Pouvez-vous nous citer quelques réalisations qui vous ont marquées ?
Patrick Jouin : L’Abbaye de Fontevraud, l’Hôtel des Berges ou les Haras à Strasbourg…
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Brasserie Les Haras ©Hélène Hilaire - Agence JouinManku
Sanjit Manku : À chaque fois, on part d’une histoire, d’un lieu qui a une âme. Dormir dans un ancien haras pour l’hôtel éponyme de Strasbourg, ou encore dans une abbaye où est passé Richard Cœur de Lion… On part d’une histoire, d’une narration qui nourrit le projet.
Patrick Jouin : On est désormais connus pour travailler dans des lieux mythiques. On ne ressent aucune nostalgie autour du mythe car on le projette dans les années qui viennent. Ça a été le Plaza Athénée, la Mamounia, puis le Park Hyatt Tokyo en ce moment. C’est pour cela qu’on a été choisi, parce qu’on est respectueux des mythes, mais on essaye de les emmener plus loin.
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Le Bar Majorelle à La Mamounia, une réalisation Jouin Manku
Yonder : Comment travaillez-vous avec vos clients ? Imposez-vous votre vision ?
Patrick Jouin : On est meilleurs quand on a carte blanche. Alain Ducasse nous l’avait donnée très tôt. Nicolas Bos chez Van Cleef et Arpels aussi. Nous sommes des créatifs, donc par nature, nous doutons. Quand le client nous fait confiance à 100%, on se sent totalement libre et c’est là qu’on est les meilleurs.
Yonder : Vos projets à venir ?
Patrick Jouin : Le Park Hyatt Tokyo arrive en phase finale. On est aussi sur un projet à Hong Kong pour le groupe Hyatt.
Sanjit Manku : Nous travaillons sur Shura Island, en Arabie Saoudite, pour Red Sea Global, un grand projet avec le parti pris intéressant de voir le design contemporain comme le futur. On est également en train de concevoir un hôtel en Alsace dans les vignobles, avec Monsieur Haeberlin. Ouverture prévue en 2027.
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Park Hyatt Tokyo, le restaurant
Yonder : Quelles marques ou projets extérieurs à votre agence admirez-vous aujourd’hui sur le marché ?
Sanjit Manku : Personnellement, j’aime ce que fait le groupe Aman, leur singularité.
Patrick Jouin : On est extrêmement bon public, dès qu’il y a de la gentillesse, un sens de l’accueil, de l’humain, on apprécie ! C’est le principal pour un hôtel.
Yonder : Vos adresses préférées à Paris ?
Patrick Jouin : Proche de chez nous et des Champs-Élysées, on apprécie les restaurants Apicius, l’Arôme, le Mermoz aussi. Ce ne sont pas des lieux qui sont dessinés. Dessiner quelque chose du début à la fin, créer un univers complet, ça ne peut pas être détaché de son contexte. Pour réussir à avoir le charme des lieux dont on vient de parler, ce n’est pas facile. C’est notre quête... inventer quelque chose de nouveau. En plein milieu du désert, c’est facile. À Paris, ce n’est pas si évident.
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La salle intérieure du restaurant de Paris Apicius © Salomé Rateau
Yonder : En conclusion, comment définiriez-vous votre style ?
Patrick Jouin : La dimension phénoménologique dans l’expérience est primordiale pour nous. Il y a donc un travail autour de cette perception du moment, de l’espace. Tout passe par nos corps, nos yeux, nos sens. On utilise peu l’intellect, beaucoup le sensoriel. On ne s’interdit rien. On a une grande liberté.
Sanjit Manku : Chaque projet, chaque aventure est unique. On aime l’absence des choses qui piquent, agressives. Il est important aussi que cela convienne aux prochaines générations. On ajuste les lieux en fonction de leur utilisation. On cherche la justesse.



